En 2013, dans le cadre du festival Justice/Injustice de l’Opéra de Lyon dirigé par Serge Dorny, la création de Claude, opéra de Robert Badinter pour le livret d’après un récit de Victor Hugo et Thierry Escaïch pour la musique, dans la mise en scène d’Olivier Py, secoue les spectateurs, bouleversés par ce manifeste contre la peine de mort et la brutalité du système carcéral.
La disparition le 09 février 2024 de l’ancien avocat et ministre de la Justice Robert Badinter a provoqué une vague d’hommages et de témoignages d’admiration, de respect et de gratitude. Celui de Bruno Boniface ici même n’est pas le moins sincère. Chacun salue d’abord sa lutte opiniâtre pour l’abolition de la peine de mort en France, couronnée par la promulgation de la Loi n° 81-908 du 9 octobre 1981 dont l’article 1° énonce sobrement : « La peine de mort est abolie » (Publiée au Journal officiel du 10 octobre 1981). Avant et après cette victoire, des livres, des discours, des entretiens, des conférences ont permis à Robert Badinter de plaider avec ferveur cette cause. On le sait un peu moins, un autre écrit – un livret d’opéra – a prolongé ce combat. Le combat d’une vie, lui disait-on ? Non, « un combat pour la vie » répliquait-il gravement. Homme de conviction, toujours guidé par une haute idée de la Justice, Badinter, humaniste infiniment cultivé, adorait Hugo… et l’opéra, « l’expression la plus complète de l’art » à ses yeux. Son œuvre préférée ? Cosi fan tutte de Mozart. Et de Hugo, il aimait tout, l’engagement, le lyrisme, la puissance, la compassion, le rythme de la langue, la poésie et les romans, les discours et la correspondance, Les Misérables et La Légende des siècles. Mais la lecture de deux récits a éclairé sa vie et sa démarche, Le dernier jour d’un Condamné (1829) et Claude Gueux (1834). C’est cette œuvre qui a inspiré Robert Badinter pour l’écriture du livret d’opéra Claude. « Se laver les mains est bien, empêcher le sang de couler serait mieux », écrit Hugo dans la Préface (1832) du Dernier Jour, premier manifeste hugolien contre la peine de mort. Dans un Discours à l’Assemblé constituante du 15 septembre 1848, il improvise cette formule : « Qu’est-ce que la peine de mort ? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie ». Et on admirera la conclusion décisive de cette intervention : « Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort. ». Robert Badinter a fait sienne cette formule en effet définitive dans une conférence à la BNF le 14 mai 2002, « Victor Hugo et la peine de mort ».
« Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maitresse, et un enfant de cette fille. […] Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.
L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori ». Ainsi débute le récit Claude Gueux de Victor Hugo. On aime la concision du style, la simplicité du lexique, la parataxe, l’enchainement irréversible des événements, le refus du pathos, bien qu’on sente la vibration indignée de la plume, et cet art inimitable des images, construisant un groupe ternaire mordant. Voilà un petit livre de quelque trente pages à mettre sous les yeux de tous les élèves et on sait que nombre de professeurs font étudier ce texte.

Prisonnier, le héros, analphabète, travaille durement et chacun le respecte. « Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant. Claude était aimant. / En moins de trois mois donc, Claude était devenu l’âme, la loi et l’ordre de l’atelier ». Mais l’homme « grand mangeur » a toujours faim. Un prisonnier plus jeune, plus fragile, partage sa ration de pain avec lui, quotidiennement. Il se prénomme Albin et les deux êtres deviennent amis. Par bêtise, pour affirmer son pouvoir, par arbitraire, le Directeur de l’atelier sépare cette fratrie, brise cette amitié. Pendant des semaines, Claude demande au représentant de l’ordre de faire revenir Albin. Chaque nouveau refus, chaque brimade ou rebuffade font naitre chez Claude l’incompréhension, la révolte et le désir de vengeance. Au jour dit, connu de tous les détenus, à l’heure annoncée que tous guettent, à l’issue d’une ultime tentative auprès du Directeur, Claude l’assassine de plusieurs coups de hache et tente de se suicider, vainement. Après un procès expéditif, Claude est condamné à mort. « On lut son arrêt à Claude, qui se contenta de dire : « C’est bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas. »
Le 8 juin 1832, Claude Gueux est guillotiné. « On avait choisi ce jour-là pour l’exécution, parce que c’était jour de marché, afin qu’il y eût le plus de regards possible sur son passage ; car il parait qu’il y a encore en France des bourgades à demi sauvages où, quand la société tue un homme, elle s’en vante. » Après quelques fortes pages d’analyse politique et sociale (« Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe »), Hugo conclut son bref récit par une série de métaphores fameuse : « La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. […] Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-là, fécondez-la, éclairez -la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper ». Cette formule, on l’entend dans l’opéra, chantée par la foule indignée.
Claude Gueux a existé et sa vie et sa mort sont celles que Hugo a évoquées, en édulcorant certains points, comme en témoignent l’analyse des archives et l’étude des minutes du procès consultées par Badinter. Désireux d’écrire un livret d’opéra, il compose Claude en gardant les principales étapes du parcours du héros, mais, autorisé en quelque sorte par les modifications opérées par le grand romancier, il procède à des transformations. On en jugera en parcourant le résumé de l’intrigue tel qu’on a pu le lire sur le site de l’Opéra de Lyon : « Claude est un ouvrier de la Croix-Rousse, qui mène une vie laborieuse et heureuse avec sa compagne et sa petite fille. Pour elles, pour lui, il refuse la misère à laquelle le condamne son patron, qui licencie ses ouvriers pour mettre des machines anglaises à leur place, nouvelle technologie de l’époque. On ne délocalisait pas alors, on dépersonnalisait. Claude, avec tant d’autres canuts, prend son fusil et court aux barricades. Condamné à sept ans de réclusion, il est enfermé à la prison atelier de Clairvaux. Son amour du métier et sa haine de l’injustice, font de lui un personnage charismatique pour les détenus de Clairvaux ; le directeur de la prison veut le briser, le séparant par exemple de son ami le plus précieux, Albin. Enchaînement de l’injustice et de la violence : Claude tue le directeur. Il sera lui-même guillotiné. ». L’avocat-écrivain fait de Claude, non pas un voleur comme chez Hugo – Jean Valjean se profile déjà –, mais un révolté, un homme qui ne supporte pas l’injustice. En l’inscrivant dans la lutte conduite par les Canuts de Lyon, Badinter ancre le récit dans la grande histoire des révoltes ouvrières. Rappelons que l’on dénombre trois soulèvements ouvriers à Lyon dans le quartier de la Croix Rousse, domaine des artisans de la soie, nommés les Canuts, en 1831, 1834 et 1848. Ces insurrections ont mobilisé autour de la question des salaires plusieurs milliers d’hommes, et leur répression a causé des centaines de morts et de blessés. Le Claude de Badinter est un de ces ouvriers insurgés qui montent sur les barricades avec un fusil. Pour cela on le condamne, on l’emprisonne. Le Directeur de Clairvaux, le plus grand centre pénitentiaire de France, voit dans cet être révolté une menace pour toute l’institution et lui voue d’emblée une haine farouche, exacerbée par la révélation de la relation privilégiée, de caractère homosexuel, entre Claude et Albin. Deux autres des grands combats de l’avocat et ministre de la Justice se retrouvent ainsi intimement liés dans le livret. D’une part, la défense de l’homosexualité comme un droit : cet autre combat a abouti sous l’impulsion de Badinter garde des sceaux à l’abrogation dans le droit français du délit d’homosexualité le 4 août 1982.1 Ce qui chez Hugo peut se lire en filigrane dans l’amitié entre les deux prisonniers est dans l’opéra ouvertement exposé et la mise en scène d’Olivier Py s’avère explicite. D’autre part, l’amélioration des conditions des détenus et la dénonciation de l’univers carcéral comme machine à broyer. Une œuvre méconnue de Badinter homme de théâtre réunissait précédemment ces deux thèmes, celle, créée au Théâtre de la Colline à Paris, en 1995 consacrée au procès pour homosexualité d’Oscar Wilde dans l’Angleterre victorienne. La pièce porte le titre faussement énigmatique de C.3.3 , le numéro de cellule de l’écrivain.
Serge Dorny, Directeur de l’opéra de Lyon, met en relation le librettiste sans compositeur et le compositeur sans livret. Claude Escaïch, né en 1965, organiste de renom et riche d’une œuvre musicale imposante, n’a écrit avant sa rencontre avec Badinter aucun opéra. Le travail sur la mise en musique de textes lui est cependant familier puisqu’on peut recenser par exemple plusieurs pages pour la voix a capella ou avec instruments. Ainsi des Nuits hallucinées (2008) sur trois poèmes de Michaud, Tristan Corbière et… Hugo « (Les Djinns ») et Guernesey (2010) sur quatre poèmes des Contemplations. En 2013, l’année même de la création de Claude, il composera Une journée particulière, sur des textes écrits par plusieurs détenus de la Maison d’arrêt du Val d’Oise et des poèmes de Victor Hugo extraits des Contemplations, pour ténor, récitant et piano. La collaboration entre le musicien et le dramaturge s’avère très fluide, fécondée par leur admiration commune du poète et de ses combats. Dans un entretien passionnant, le compositeur évoque la structure de l’œuvre et la prégnance de l’auteur des Misérables : « On a rajouté un prologue, et un épilogue aussi, et des personnages qui sont une sorte de chœur antique […]qui commentent et racontent ce qui s’est passé quelques années auparavant et apportent une vision un peu distanciée sur l’action.[…] Le chœur mixte — une quarantaine de personnes — [intervient] sur des textes de Victor Hugo ou proches de Victor Hugo, des poèmes et [des extraits] du Dernier jour d’un condamné »
Escaïch définit cet opéra de 90 minutes comme « un poème symphonique chanté », « une symphonie lyrique ». On admire la fluidité de l’enchainement des seize scènes qui, entre Prologue et Epilogue structurent le livret, le caractère inexorable d’une action dont on pressent l’inéluctable issue, la rigueur de l’architecture dramaturgique – comme dans une Passion -. Le rapport avec Bach pourra paraitre forcé et même pour certains scandaleux, mais on y songe en entendant la foule (turbae chez Bach, chœurs antiques chez Escaïch) commenter les événements, et en écoutant les textes hugoliens interpolés dans la narration. Un autre exemple musical vient à l’esprit en écoutant Claude. L’opéra Wozzeck (1925) est comme ici composé d’une succession de brèves scènes (quinze dans l’opéra de Berg) ; le parlé-chanté est dominant ; c’est le récit d’un assassinat ; le héros est broyé par un système. La musique de Thierry Escaïch impose une violence sous-jacente qui explose dans bien des scènes, notamment celles avec le Directeur, mais fait émerger aussi des moments paisibles dont une fin déchirante. Elle sait surtout construire, portée par un orchestre puissant et riche de sonorités – dont un orgue, instrument dont le compositeur est spécialiste – une montée en tension dont l’effet sur l’auditeur-spectateur se révèle impressionnant. On ne sort pas indemne d’une telle pression. Même si la progression dramatique de l’opéra est incompatible avec l’écoute ou le visionnage d’extraits, la sélection de trois scènes enregistrées donne malgré tout une juste idée de la force émotive de cette musique. Les lecteurs que ces brefs passages auront troublés tiendront à prolonger leurs émotions par la lecture du DVD des représentations lyonnaises. Ils y apprécieront la mise en scène d’Olivier Py et l’extraordinaire « chorégraphie d’espace » élaborée par son décorateur Pierre-André Weitz, conformes aux principes dramaturgiques qu’Oliver Py analysait dans l’entretien accordé à Commune.
Deux questions ont hanté Robert Badinter sa vie durant : l’abolition de la peine de mort, la protection de la dignité des détenus. L’opéra Claude donne une nouvelle forme à l’expression de ses causes humanistes 4. Il est significatif que l’ancien garde des Sceaux ait tenu à faire de son héros hérité de Hugo, un « misérable », un travailleur exploité, ouvrant ainsi une perspective sociale et politique développée dans son livre La Prison républicaine en 1992 : « Les détenus sont le plus souvent les exclus, les marginaux des classes laborieuses. Comment les républicains de gouvernement auraient-ils pu transformer la condition de ceux-ci alors qu’ils se montraient si prudents, voire timorés dans leur politique sociale ? Avant de raser les bastilles carcérales, il leur aurait fallu démanteler bien des forteresses d’injustice sociale ». Quant à l’abolition de la peine de mort, représentée dans la mise en scène de Py par l’apparition saisissante d’une guillotine, la lutte est loin d’être terminée. En 2022, 142 pays ont aboli la peine de mort dans leur législation ou dans les faits, mais 53 pays la pratiquent encore. Cette même année, Amnesty International a recensé au moins 883 exécutions dans 20 pays à travers le monde, sans compter un millier en Chine, chiffre incertain qui relève du secret d’Etat. La tâche, on le voit, reste immense pour accomplir la prophétie de Robert Badinter, formulée le 19 février 2007 : « La peine de mort est vouée à disparaître de ce monde comme la torture, parce qu’elle est une honte pour l’humanité. ». C’était à l’occasion de la réunion du Congrès à Versailles qui votait ce texte :
Le Parlement, réuni en Congrès, a approuvé, dans les conditions prévues à l’article 89, alinéa 3, de la Constitution, le projet de loi constitutionnelle dont la teneur suit :
Article unique
Il est ajouté au titre VIII de la Constitution un article 66-1 ainsi rédigé :
« Art. 66-1. – Nul ne peut être condamné à la peine de mort. »
Jean Jordy
- « Leur condition, [celle des homosexuels] les préjugés à leur encontre, leur persécution faisaient, pour moi, partie des injustices majeures : une absurdité, aussi odieuse que la répression des femmes qui se faisaient avorter, et dont j’avais d’ailleurs demandé qu’on filme les procès. Dès l’instant où il y a consentement, la loi n’a pas à définir les “bonnes” pratiques sexuelles. Infliger des peines correctionnelles aux homosexuels quand les hétérosexuels n’étaient pas poursuivis, c’était, de mon point de vue, inconcevable dans la République, et révoltant. » Il répète en détachant chaque syllabe : « Ré-vol-tant. ». Article d’Ariane Chemin, Le Monde, 4 août 2022.
↩︎
