À l’occasion de la parution des Essais littéraires d’Aragon dans la Pléiade, Victor Laby s’est entretenu pour Commune avec les éditeurs du volume. Ensemble, ils reviennent sur les enjeux critiques, politiques et éditoriaux d’un Aragon dont la pensée sur la littérature reste d’une saisissante actualité. Entretien.
Commune : Le corpus des essais d’Aragon est à la fois immense, disparate et parfois difficilement délimitable. Comment avez-vous opéré vos choix pour ce volume ?
Aviez-vous dès le départ des critères précis — thématiques, esthétiques, chronologiques ? Comment avez-vous articulé des textes aussi différents que J’abats mon jeu (1959), les préfaces de jeunesse ou ses conférences en URSS dans les années 1930 ?
Olivier Barbarant : Les essais d’Aragon, ce sont d’abord ceux qu’il a publiés sous forme de livres, relevant de ce genre : parmi les plus connus, Pour un réalisme socialiste, J’abats mon jeu, Chroniques du bel canto, Je n’ai jamais appris à écrire ou les Incipit… Or il se trouve que tous ces livres n’ont pas connu les rééditions, ni l’attention scrupuleuse que par le biais des Œuvres romanesques croisées d’une part, de L’œuvre poétique d’autre part, Aragon a accordé lui-même à l’établissement de son œuvre pour la postérité. Le corpus pouvait donc être l’ensemble des volumes d’essais publiés. Mais ce premier critère était d’emblée trop lâche. D’où la précision « Essais littéraires » que j’ai proposée, de sorte que les écrits sur l’art, L’Enseigne de Gersaint, L’Exemple de Courbet, Les Collages, entre autres exemples, ne soient pas ici attendus. Ces écrits sur l’art méritent une autre édition, dans un autre format (parce qu’illustré de bout en bout). Enfin, l’adjectif « Littéraires » permettait de sélectionner, par exemple dans L’Homme communiste, qui donna lieu à deux essais successifs, ce qui concernait la littérature (dont une belle section consacrée à Eluard) et non pas les chapitres exclusivement politiques.
Ce critère posé, il fallut encore en rabattre : Littératures soviétiques, essai de 1955, par sa masse comme par son sujet posait de nombreux problèmes : comment un lecteur d’aujourd’hui peut-il trouver intérêt à lire une analyse d’un domaine littéraire qu’hélas il a négligé ? Les difficultés de la récente défense de cette littérature, qui n’est pas que de propagande, par un écrivain contemporain comme Dominique Fernandez, lequel situait son essai de 2023 Le Roman soviétique, un continent à découvrir, clairement dans la filiation d’Aragon, a pu confirmer nos choix : outre que l’ampleur du volume eût dévoré bien des pages d’un volume déjà considérable, la présentation critique qu’il réclamait, l’appareil de notes consacrées à des auteurs désormais inconnus, la difficulté de lire une réflexion sur un domaine méconnu… Tout cela nous a conduit à devoir renoncer à cet incontestable essai littéraire, en nous consolant par le fait que les littératures soviétiques ne sont pas absentes d’autres textes d’Aragon que nous avons retenus. Quant à ce qui n’était pas publié en volume, il fallut faire une sélection : je la souhaitais la plus large possible parmi les grandes préfaces ou les grands articles les plus retentissants des Lettres françaises, désormais peu accessibles au public alors qu’ils ont marqué l’histoire littéraire. La sélection, qui couvre du surréalisme à 1977 53 années d’écriture, est subjective. Je l’assume, et puis l’assumer seul. Mais elle fut soumise à l’approbation de Jean Ristat, et l’équipe formée avec Dominique Massonnaud et Marie-Thérèse Eychart ne l’a pas contestée. Je crois que sans viser une impossible exhaustivité, elle fournit un éventail très large et très représentatif des constances et évolutions d’Aragon critique. Et permet de prouver, là aussi, son génie.

Commune : Le rapport d’Aragon à ses propres textes est marqué par la réécriture, la dissimulation, l’effacement parfois. Comment avez-vous géré cette instabilité du texte, notamment lorsqu’il modifie après-coup certains écrits politiques ? Je pense, par exemple, à la réécriture partielle en 1975 de Pour un réalisme socialiste (1935).
Marie-Thérèse Eychart : Dans cette question, le problème est déjà de définir « réécriture » entre réécriture proprement dite comme pour certains passages ou modification des Communistes, intertextualité, réécriture de Télémaque… qui d’ailleurs ne touche guère la poésie. Si l’on envisage le mot réécriture comme concernant les commentaires qu’Aragon fait pour éclairer ses textes dans l’œuvre poétique et l’orienter différemment voire le changer, je ne pense pas que ce soit le cas dans Pour un Réalisme socialisme. Il ne change pas le sens de ce qu’il a écrit, ce n’est pas dans ses pratiques, il le contextualise, comme il le fait à raison dans tous ses commentaires. Tous ses écrits sont nés d’une époque, de l’Histoire qui se faisait alors et évidemment, il donne les explications nécessaires à cette compréhension. Donc en soi, le texte n’a aucune instabilité. Seul le regard que l’on porte sur lui peut changer et permettre au lecteur de comprendre l’état d’esprit d’Aragon d’alors. Ce qui ne veut pas dire qu’il se dissimule ou s’exonère. Il réinsiste lui-même sur le fait que ses excès de langage et surtout de pensée sont graves. Ce n’est pas de la dissimulation car tout lecteur est renvoyé à ses explications précédentes sur son « autocritique ». Cette brièveté qui peut ressembler à l’évacuation du problème, ce qu’elle n’est, pas tient certainement à la difficulté personnelle d’en reparler. Une part qui n’est pas communiquée ou qu’il n’arrive pas à communiquer, qui le sera parfois, plus tard quand il sera dans un rapport à lui-même, au temps qui lui reste, bien différent.
Dominique Massonnaud : Le volume s’attache aux Essais littéraires d’Aragon, un volume de ses écrits politiques serait autre et rencontrerait peut-être mieux votre question… La publication des Écrits journalistiques assurée par François Eychart dans les Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet (SALAET) pallie le manque éditorial concernant ces textes, il serait mieux apte à vous répondre sur ce point. Les Essais littéraires parus en revue puis en volume sont particulièrement stables, fort peu modifiés. Quelques très rares traits liés à des « piques » circonstancielles – à l’égard de Gide dans les années cinquante par exemple – sont simplement supprimées lors des éditions en volume. Des notes peuvent y être ajoutées afin de rendre l’effet produit par la mise en page, les jeux d’échos, les rapports aux images présents dans les parutions initiales en revue.
Olivier Barbarant : Quelques essais confirment tout ce qui vient de vous être dit. Quand Aragon supprime quelques pointes polémiques dans la réédition de son anthologie Avez-vous lu Victor Hugo ?, c’est qu’elles n’ont à ses yeux plus de raison d’être en 1969, alors qu’elles s’inscrivaient dans les tensions de la guerre froide en 1952. Il reconnaît cette évolution, et ne cache pas les corrections. Notre édition non plus, qui les signale : nulle dissimulation, mais une prise en compte d’une écriture qui ne mise pas d’emblée l’éternité, et qui s’inscrit d’abord dans le temps de sa rédaction, quitte à ce que l’Histoire invite à la reconsidérer.

Commune : Le travail collectif que vous avez mené à trois force l’admiration. Comment avez-vous réparti les rôles dans cette entreprise éditoriale ? Avez-vous été confrontés à des désaccords, notamment autour de textes sensibles, à la frontière entre l’essai littéraire et le manifeste politique ? Ou encore à propos de certains articles de presse où Aragon développe une réflexion sur la littérature, mais qui ne correspondaient pas pleinement à l’ambition ou aux critères retenus pour cette édition ?
Olivier Barbarant : Merci d’abord pour l’équipe. Marie-Thérèse Eychart et Dominique Massonnaud se sont montrées patientes et souples, puisqu’avant une période de travail forcené, j’ai dû me livrer à des stratégies dilatoires. Cela ne les empêchait pas de travailler, évidemment, mais la vision d’ensemble n’a pu venir que tardivement, et je ne saurais assez les remercier pour leur patience et leur investissement. J’avais été invité en constituant l’équipe à une répartition des dossiers, compte tenu des centres d’intérêt et des disponibilités des unes et de l’autre, si j’ose dire. Elle a légèrement évolué au fil du travail, certains dossiers sont passés de l’une à l’autre, etc. Mais cette cuisine interne, et les aides apportées entre nous, ne sont pas autre chose que les coulisses. Je suis heureux d’avoir pu compter sur une équipe restreinte, en pleine confiance, et dans l’amitié. Je crois que l’unité d’un travail intellectuel s’en ressent, et sa cohérence. Je ne sais travailler qu’en confiance, et elle était totale, comme les appels à l’aide pour un détail érudit que l’autre savait, ou parce qu’il y a du découragement et qu’il faut remonter le moral de notre petite troupe… Quant aux désaccords, je suis navré de vous dire qu’il n’y en a pas eu. Des discussions sur tel ou tel terme, une pertinence de regards croisés, oui. Et la liberté d’interprétation maintenue quand débat il pourrait y avoir est absolue, avec deux spécialistes incontestables.
Commune : Aragon est souvent lu comme poète surréaliste ou romancier communiste, mais son œuvre critique constitue presque une œuvre dans l’œuvre. Quelle figure d’Aragon émerge de cette édition : le théoricien du réalisme, le stratège politique, le lecteur d’art et de littérature ?
Marie-Thérèse Eychart : Son œuvre critique montre clairement qu’il est impossible de cataloguer Aragon de cette manière. Rien n’est figé dans un temps ou un moment dans l’œuvre d’Aragon, il y a, comme dit Olivier « une œuvre mosaïque » qui finalement donne une œuvre où toute chose prend sa place : le surréaliste existera jusqu’à la fin en prenant une autre dimension, en se colorant différemment, le communiste aussi car l’œuvre est toujours en résonance avec une vie forgée dans le fil de l’Histoire. Je dirais plutôt que chaque époque enrichit l’autre et peut modifier le regard sans jamais rompre le fil qui relie l’ensemble. Il est plus ou moins visible, plus ou moins tendu mais il est toujours là. De la même manière, il n’est pas possible de classer Aragon en théoricien, en stratège politique ou lecteur d’art et de littérature : ce qui est passionnant justement dans les textes de cette édition, c’est de voir en permanence le poète, le romancier, l’homme politique, l’analyste et aussi le journaliste (et l’homme tout court) qui se manifestent dans la plupart des textes. Que l’on prenne Une vague de rêves, Pour un réalisme socialiste (où beaucoup de lecteurs ne l’attendraient pas dans ces textes), comme J’abats mon jeu. Aragon est tout cela à la fois. Son art de la digression qui donne le vertige parfois lui permet de tenir tous les bouts de la chaîne. En ce qui concerne le mot « stratège politique », il me semble mal adapté. Comme Aragon n’aime pas le mot « pédagogie » qui donne le sentiment d’une autorité dogmatique, il en est de même pour celui de « stratégie ». Ce n’est pas en stratège politique qu’il écrit mais dans une posture complexe qui fait entrer en jeu à la fois le poète, l’écrivain et l’homme politique. Et ce dernier mot, il faut l’entendre comme un engagement non pas intellectuel, ni comme un devoir, une obligation venue de ses choix politiques, mais comme un engagement de chair et de sang, disait Elsa Triolet, à l’instar de celui de Maïakovski.
Dominique Massonnaud : Il importe d’emblée de corriger la doxa courante qui propose, de façon erronée, ce « découpage » : surréaliste puis communiste. Rappelons que les surréalistes nomment leur revue La Révolution surréaliste en décembre 1924, elle devient ensuite sous la direction de Breton Le Surréalisme au service de la révolution ; en 1925, ils souhaitent s’engager au jeune parti communiste suscitant la méfiance des dirigeants d’alors. Le PC est le seul parti en France qui s’oppose à la guerre coloniale du Rif contre la république que souhaite installer Abd-El-Krim, ce qui conduit les surréalistes à en devenir membres en décembre 1926 et janvier 1927 pour Aragon. Rappelons que Breton sera membre du PC jusqu’en 1935. Aragon, dans ses essais littéraires, manifeste d’emblée une connaissance extrêmement précise des questions, son travail est particulièrement documenté : qu’il s’agisse de travaux universitaires – des thèses du XIXe siècle sur la grande famine de 1358 ou une thèse récente sur Stendhal par exemple –, de mémoires et textes d’historiens – Froissard ou Chateaubriand mais aussi Delécluze, Capefigue, ou Paul Lacroix. L’histoire de la critique littéraire et son actualité concernant les auteurs traités sont présentes, assorties de propositions d’analyse qui peuvent faire écho aux perspectives les plus novatrices développées aujourd’hui. On peut ainsi mentionner ses connaissances en matière linguistique : il a lu Jakobson avant de le rencontrer grâce à Elsa Triolet, il lit et rencontre dans les années trente ceux que l’on découvrira en France dans les années soixante sous le nom de « formalistes russes ». Aragon critique littéraire est donc particulièrement impressionnant et la rédaction des notes pour ce volume a été une lourde tâche vu les références convoquées : ces thèses précisément citées dont on avait à retrouver les pages, des propositions qui résonnent avec les travaux actuels qu’il s’agissait de mentionner. On peut donc découvrir dans ce volume un lecteur très informé et un critique littéraire inspirant.
Commune : À travers ses propos sur d’autres écrivains, il semble souvent proposer un double de lui-même. Est-ce une constante de ses essais ?
Marie-Thérèse Eychart : D’abord, nous avons retenu certains auteurs qui avaient une valeur essentielle pour Aragon. Dans de très nombreux articles de critiques écrits au cours de sa vie, Aragon s’intéresse à des auteurs qui sont très différents de lui, soit par simple admiration ou intérêt pour un talent – parfois naissant –, soit pour rendre compte du point d’arrivée littéraire et idéologique d’un auteur, ce qui sera le cas par exemple pour Tristan Rémy, Louis Guilloux, Céline, Jules Romains, André Stil, Banier, Sollers… C’est bien sûr par rapport à ses propres partis pris littéraires ou politiques qu’il en parle, dans la mesure où la trajectoire littéraire de ces auteurs a, selon lui, une importance. Mais pour bien d’autres raisons, songeons à Beckett, Claudel, par exemple.
Cela dit, il est certain que dans les textes publiés ici, il y a des figures auxquelles Aragon peut s’identifier en partie mais vraiment qu’en partie comme Lautréamont, Rimbaud. Son attachement à ces auteurs, même s’il est passionné, ne veut pas dire identification. Ce n’est pas dans le propos d’Aragon. Celui dont certainement il se sent le plus proche est Maïakovski qu’il a pu tenter d’imiter sans réussite patente.
Olivier Barbarant : Tout écrivain critique est, au miroir des auteurs qu’il étudie, en travail sur lui-même. Aragon également. Le propre d’Aragon est peut-être l’extraordinaire ouverture, quand nombre d’écrivains réduisent la constellation de leurs lectures et admirations. Aragon lit tout, sait tout, et je crois que son génie tient aussi à l’empan de ses lectures et de ce qu’on ne peut pas chez lui appeler « influence ». Il en sait autant sur Barrès que sur Nerval, sur le Moyen Âge que sur la littérature tchèque. Quand il rend hommage à Saint John Perse, on constate que ce poète si éloigné apparemment de ce qu’il est lui-même, il le connaît parfaitement… C’est je crois l’un des apports pour le public de notre édition que de rendre compte de cette extraordinaire richesse de la bibliothèque aragonienne, preuves à l’appui.
Commune : Comment expliquez-vous cette apparente dissymétrie chez Aragon : d’un côté, un critique littéraire très attaché aux grandes figures du passé – Stendhal, Hugo, Rimbaud – et de l’autre, un regard beaucoup plus curieux, ouvert, voire complice envers les artistes contemporains dans les arts plastiques ou le cinéma ?
Marie-Thérèse Eychart : On en revient toujours au cœur de la pensée d’Aragon : tout se tient. Le passé permet de comprendre le présent et peut être une leçon pour aujourd’hui. Nous sommes des héritiers tournés vers l’avenir. C’est vrai en toutes choses : en histoire, en poésie… Donc la jeunesse y a une place essentielle. La jeunesse est en capacité d’apporter de nouvelles forces, de bousculer ce qui pourrait se figer. L’intérêt pour la jeunesse est de tout temps chez Aragon. Plus précisément, son attachement aux grandes figures du passé participe du nécessaire dépoussiérage de leurs œuvres, à leur actualisation dans la perspective qui est la sienne au moment où il en parle. Il leur restitue la force de rupture qu’elles pouvaient avoir à leur parution, il en suscite une lecture plus contemporaine : par exemple avec Stendhal, Hugo ou Mérimée pour en rester aux auteurs français.
Un des textes les plus intéressants de ce point de vue qu’on ne pouvait pas ajouter est la critique serrée qu’il fait dans les années 1950 d’un projet d’articles de la grande encyclopédie soviétique sur la littérature française, des origines au XXe siècle. On y voit Aragon livrer son regard doublement critique sur ce qu’en présentent les auteurs de l’article et sur ce qui en est présenté le plus souvent en France.
Dominique Massonnaud : La lecture des Essais littéraires montre une constante, sans la dissymétrie que vous indiquez. Son attention s’attache à de grandes figures du passé reconnues et valorisées aujourd’hui – ce qui n’était pas toujours le cas lors de la parution initiale des textes d’Aragon – mais aussi la mise en évidence d’auteurs du passé alors oubliés, ou méconnus : Webster, Kleist, Maturin, Marceline Desbordes-Valmore, Jules de La Madelène, Charles Cros, Huysmans, Whitman ou Lautréamont/Ducasse pour n’en citer que quelques-uns. Les contemporains sont tout aussi présents, mentionnés dans les articles et textes critiques – Saint-John Perse, Colette, Claude Simon, Michel Butor, Marcelin Pleynet, Kundera ou Michel Foucault – parfois aussi aidés pour paraître dans les Lettres françaises : le jeune Jacques Roubaud par exemple.
Commune : On le voit défendre des peintres comme Picasso, Masson, Matisse, ou s’enthousiasmer pour l’art moderne, mais très peu de textes dans le volume sont consacrés à la jeune littérature de son temps – à quelques exceptions près, comme son soutien à Ristat. Aragon reste presque silencieux sur des courants comme le Nouveau Roman, l’Oulipo ou la Beat Generation. Est-ce un effet de posture politique ? Une conception particulière de la « modernité » littéraire ? Ou bien cette absence est-elle plus apparente que réelle ?
Marie-Thérèse Eychart : Il n’est pas exact qu’Aragon ait peu contribué à soutenir ou défendre la jeune littérature de son temps. C’est peut-être l’impression qui ressort du choix des textes qui ont dû être faits mais le nombre des jeunes écrivains qu’il a soutenus tout au long de sa vie est considérable en les éditant, en les faisant éditer, en les publiant dans Les Lettres françaises, en écrivant sur ceux. Tous n’ont sans doute pas donné ce qu’il attendait d’eux mais il n’a cessé de les aider, d’une façon ou d’une autre. Cassou, Stil, Courtade, Dobzynski, Pierre Emmanuel, Bénezet, Banier, Sollers, Ray, Pérol, et même jusqu’à J.-P. Chabrol lui doivent beaucoup…
Olivier Barbarant : Très peu de textes consacrés aux plus jeunes auteurs ? C’est faux dans la production critique d’Aragon en général… Et cela le reste même dans notre volume, même s’il n’a pas pu tout retenir. Regardez l’index, que je crois très utile dans une édition de cette nature : Aragon mentionne et étudie Michel Butor, Pierre Gascar, Guillevic, Alain Jouffroy, Jean Kanapa, Pierre Lartigue, Jean Marcenac, Henri Michaux, François Nourissier, Marcelin Pleynet, Jacques Roubaud, Bernard Vargaftig, Boris Vian, Michel Zeraffa, Dominique Grandmont… Et plus évidemment encore Jean Ristat… Outre ce qu’il écrit, dans J’abats mon jeu ou Les Lettres françaises, il y a ce qu’il a fait, par exemple la soirée qu’il a organisée le 14 décembre 1965 pour six jeunes poètes « et une musique de maintenant ». On ne dit pas souvent que Milan Kundera doit son entrée dans le champ littéraire français au travail d’Aragon. Gallimard avait refusé la proposition de traduction française de La Plaisanterie, et n’accepta qu’après l’engagement d’Aragon à la préfacer (un texte devenu fameux, que nous reprenons)… Michel Butor, Jacques Garelli et Jacques Roubaud se souviendront de ce qu’ils lui doivent…Et Aragon est en mesure de citer et de dialoguer avec Foucault ou Derrida…

Commune : Un mot sur Barrès, qu’Aragon qualifie en 1948 d’« extraordinaire ouvrier de la prose française ». Ce jugement surprend, venant d’un écrivain dont les engagements politiques étaient radicalement opposés à ceux de Barrès. Il semble pourtant qu’Aragon opère ici une lecture à la fois critique et fascinée. Que révèle ce texte de sa conception de la littérature, notamment de la possibilité d’un dialogue avec les « ennemis » idéologiques ? Selon vous, cherche-t-il à inscrire son œuvre dans une forme de filiation inversée ? Et peut-on, dans cette perspective, lire Les Communistes comme une réponse – ou un miroir inversé – à ce que Barrès appelait le « roman de l’énergie nationale » ?
Dominique Massonnaud : Aragon ne cesse, très explicitement, de se démarquer de tout « sociologisme vulgaire » qui inféoderait l’approche critique des textes à une parenté idéologique. Refusez-vous de lire Notre-Dame de Paris parce qu’en 1832 Hugo est monarchiste libéral et pas républicain ? Si l’on veut en rester à des références d’ordre politique, je rappellerai que Marx a valorisé l’écriture de Balzac – qui écrit « à la lumière de la monarchie et de la religion » comme il l’indique en ouverture de La Comédie humaine – et voulait lui consacrer un ouvrage. Et si l’on veut en rester à des données d’ordre biographique, la prose de Barrès a fait entrer le jeune Aragon dans la voie de l’écriture, il demeure attentif à la force des textes rencontrée et tente de la faire partager.
Commune : Le style d’Aragon dans ses essais est parfois lyrique, parfois tranchant, souvent provocateur. Quelles sont, selon vous, les caractéristiques majeures de son écriture critique ? Je pense notamment à sa manière de détourner les codes du discours théorique dans Traité du style (1928) ou de mêler lyrisme, ironie et dogmatisme dans ses textes sur la littérature soviétique. Peut-on parler d’une poétique de l’essai chez lui ?
Marie-Thérèse Eychart : C’est une pratique habituelle d’Aragon de détourner les codes et d’être là où on ne l’attend pas. Il ne choisit jamais de s’installer dans un cadre spécifique. C’est une des caractéristiques de ces textes d’essais. Il n’y a guère de dogmatisme dans ses textes sur la littérature soviétique, à moins de considérer que parler d’un auteur soviétique et en dire du bien relève d’un dogme. Même dans les années trente, Aragon ne s’intéresse pas à un auteur selon un dogme. Et quand le personnage serait le sujet d’un « dogme » pour certains (Jdanov, Fadéiev ou d’autres) Aragon fait éclater le cadre ou le détourne. Les auteurs soviétiques dont parle Aragon sont très divers ; ceux qu’il a édités le sont aussi ; quels sont les rapports entre Avdéenko, Cholokhov et Pasternak, Tynianov, Paoustovski, Aïtmatov, etc. ? De la même manière que les propos qu’il tient sur les auteurs français doivent s’apprécier en fonction du moment où ils sont tenus et des objectifs qu’il leur assigne, les choix qu’il fait parmi les auteurs soviétiques sont au carrefour de plusieurs motivations, dont certaines peuvent et doivent être considérées comme un appui à certains auteurs pour les options politico-littéraires qu’ils défendent.
Dominique Massonnaud : Ces Essais littéraires d’Aragon sont très singuliers : extrêmement documentés, ils articulent une connaissance des circonstances passées, des éditions successives, des travaux critiques antérieurs et contemporains ainsi qu’une attention proprement stylistique qui rencontre les perspectives aujourd’hui développées en analyse de discours. Mais pour cerner mieux leur spécificité, je citerai volontiers une formule d’Adrien Cavallaro qui a travaillé sur cette écriture critique : Aragon ne parle pas des livres, il « rêve autour » et « poétise l’espace critique ».
Olivier Barbarant : Le grand critique est un immense écrivain. Il n’est que de le citer : « Il est des lieux où rien n’est que musique, abandon, passage d’ailes, plage aux pieds nus du souvenir ». C’est dans les Chroniques du bel canto, en mai 1946. « Je me jette à l’eau des phrases comme on crie », dans Les Incipit, en 1969. « Il écrit des choses d’absinthe, belles d’être amères », dans la préface aux poèmes de Vladimir Holan, en 1968. « La beauté de ce livre est celle du sacrilège », à propos du Fils perdu, de Jean Ristat, en 1974. Dans l’éloge comme dans le blâme, dans l’analyse comme dans le portrait, ce ne sont que des merveilles d’écriture, à chaque page…
Commune : Parmi la richesse du volume, quels textes vous semblent aujourd’hui méconnus ou mésestimés, et pourtant fondamentaux pour comprendre la pensée littéraire d’Aragon ?
Marie-Thérèse Eychart : « S’il faut choisir… » : Le Traité du style, Pour un réalisme socialiste, Pour expliquer ce que j’étais, Les Incipit, et divers textes comme « Réalisme socialiste et réalisme français », et la somme J’abats mon jeu.
Dominique Massonnaud : Parmi les textes méconnus et rapidement réduits à un écrit « de circonstance » marqué par une plate dimension idéologique, je mentionnerai volontiers Le Neveu de M. Duval (1953). Le texte, dans un rapport d’intertextualité explicite avec Le Neveu de Rameau de Diderot, fait, comme lui, mention de controverses et de faits d’actualité. Il développe pourtant un discours méta-romanesque marqué par la connaissance précise de Diderot – des procédés à l’œuvre dans Jacques le fataliste par exemple – qui permet de préciser le réalisme aragonien qui ne se veut pas « copie du réel » ou producteur de texte à clefs. Le Neveu de M. Duval met effectivement en scène, de façon complexe et très travaillée, un « paradoxe de l’écrivain » selon le sous-titre donné au texte lors de sa parution dans Les Lettres françaises.
Olivier Barbarant : Mes amies ont tout dit ! Je suis en plein accord avec les préférences de Marie-Thérèse. J’ajoute, pour le plaisir, « L’homme coupé en deux », commentaire rétrospectif de juin 1974 sur l’écriture automatique, avec un titre si aragonien…
Commune : Certains textes du volume datent des années les plus dures de l’orthodoxie stalinienne. Comment avez-vous choisi de présenter les écrits d’Aragon de cette période ? On pense à ses attaques contre Gide, à sa défense du procès Rajk, ou à sa tribune de 1952 dans Les Lettres françaises sur le « réalisme socialiste ». Comment contextualiser ces écrits sans les réduire à une adhésion mécanique ?
Marie-Thérèse Eychart : Je ne sais pas trop ce que recouvre la formulation « les années les plus dures de l’orthodoxie stalinienne » et en quoi consiste chez Aragon ladite orthodoxie. En 1934, par exemple, des œuvres très diverses publiées en URSS sont citées par Aragon. D’autant plus que dans ces années les critères pour définir le réalisme socialiste sont encore très divers et Aragon prend le terme dans son acceptation la plus large, celle qui lui convient. Ce qui est plus difficile à expliquer pour des lecteurs d’aujourd’hui, c’est plutôt la foi en un monde nouveau, en des hommes nouveaux qui en finiraient avec le capitalisme destructeur. La foi en une classe ouvrière qui serait le moteur de ce changement appuyé par les intellectuels qu’Aragon essaye de rassembler sur cette cause. Sa façon simpliste de se référer au marxisme, le ton exalté, lyrique et excessivement enthousiaste doivent s’expliquer par le contexte historique, la personnalité d’Aragon, ce en quoi il croyait. On sait que beaucoup d’écrivains avaient la même optique que lui ou s’en rapprochaient. Plus difficiles à faire comprendre sont les références à Staline qui, pour Aragon, et d’ailleurs beaucoup d’autres, n’était pas le personnage que nous connaissons. Il était l’homme qui conduisait tout un peuple sur la voie révolutionnaire. Ce qui est maintenant présenté comme stalinien avec tout ce que ce mot peut comporter de négatif, était à ses yeux et l’est longtemps resté, la voie révolutionnaire. Pour ma part, je pense que Gide est un personnage complexe dont la personnalité, les origines, les préoccupations n’étaient pas fondamentalement celles d’Aragon et les divergences étaient prévisibles. En outre, en 1945 l’attitude louche de Gide pendant les années de l’Occupation, qui ensuite ose envoyer son adhésion au CNE, comme si tout cela n’avait pas existé, ne pouvait pas apaiser les relations.
Dominique Massonnaud : Je crois qu’il suffit de lire ces textes sans en rester à une doxa un peu primaire… Le cas du Neveu de M. Duval par exemple est significatif, le texte jamais réédité a subi un discours proche de ce que sous-tend votre question. Espérons que notre édition puisse montrer que les choses sont beaucoup plus complexes et intéressantes que cette approche réductrice. Encore une fois, refuse-t-on de lire Baudelaire au vu de ses positions politiques sous le Second Empire ?
Olivier Barbarant : Il faudrait faire du tri en effet dans les légendes, pour cerner la question. Aragon l’a indiqué, en exagérant d’ailleurs, dans Le Roman inachevé : « Quoi je me suis trompé cent mille fois de routes »… Notre but a été de rendre compte avec exactitude des dits et propos, de leur contexte, des sottises qui se disaient aussi de l’autre côté de la barricade, enfin des corrections par Aragon lui-même de ses erreurs, quand elles ont eu lieu. Je sais que plus on sait ce qu’il a vraiment dit et ce qu’il a pu vraiment se reprocher à lui-même, moins on tombe dans les faux procès, plus on mesure à la fois le courage, les imprudences et les erreurs. D’où l’importance d’un travail scientifique qui n’a rien à cacher. Même si l’établissement de la vérité historique, quand elle dément l’opinion commune, peine à être reçue : le simple fait de rappeler le contexte de l’épuration, pour le CNE, tel qu’il apparait dans les travaux des plus grands spécialistes (notamment de Gisèle Sapiro, incontestable), m’a valu dans une remarque incidente du journal La Croix le qualificatif de « post-stalinien » ! Je tiens que plus on sait de choses exactes, sur Aragon et ses contextes, moins les mauvais procès tiennent, et plus on circonscrit exactement ce qu’à lui-même il a pu se reprocher.
Commune : Aragon traverse tout le XXe siècle communiste – de l’enthousiasme d’avant-guerre jusqu’à une position plus ambivalente à la fin des années 1960. En particulier, des textes comme Je n’ai jamais appris à écrire ou Les Incipit (1969) montrent un regard plus distancié, voire autocritique. Ses essais reflètent cette trajectoire. Comment le volume rend-il compte de cette évolution idéologique ?
Marie-Thérèse Eychart : Son regard est plus critique, plus distancé car l’âge, les amis morts, les perspectives politiques moins évidentes, les difficultés toujours vives avec l’URSS, l’obligent à se recentrer sur lui, sans abandonner les grandes options qu’il a portées, sans les désavouer et ainsi désavouer sa vie. Le change des dernières années est encore un moyen de persister. Je crois que les choix de cette Pléiade en rendent bien compte.
Dominique Massonnaud : Les textes ici publiés sont les Essais littéraires d’Aragon, qui font apparaître des constantes, marqueuses de la spécificité d’un grand écrivain. Je sais bien que beaucoup de travaux actuels reviennent sur l’explication de l’œuvre par l’homme dans un geste « à la Sainte-Beuve » assez caricatural. La question que vous posez me semble encore sous l’emprise de ce biographisme… Aragon n’a eu de cesse de refuser le « striptease » des écrivains des années soixante et leurs propensions autobiographiques. Rappelons que le court texte qui relèverait de l’écriture de soi, écrit après la mort de sa mère, a paru en 1989 sous le titre Pour expliquer ce que j’étais mais n’a jamais été édité du vivant d’Aragon. À mes yeux, le trait le plus marquant de cet ensemble de textes est surtout leur caractère particulièrement en prise sur les enjeux d’une critique littéraire que l’on pourrait caractériser comme une poétique historique ou une sociocritique, marquée par une curiosité sans a priori et une grande attention aux effets de « forme-sens ».
Olivier Barbarant : Je suis pour ma part sensible à la tragédie que fut le désastre de l’utopie pour une génération qui a su mener les batailles antifascistes, anticolonialistes, libérer le pays, conquérir les droits sociaux, etc. Me bouleverse l’Aragon de 1968, jetant toutes ses forces dans la bataille du Printemps de Prague, reconnu d’ailleurs par les écrivains et les intellectuels tchécoslovaques comme un grand appui : le discours donné le 6 septembre 1960 à la réception de son titre de Docteur honoris causa de l’université de Prague a marqué les témoins et fut considéré comme une bouffée d’oxygène pour la liberté d’expression et de création. Encore faut-il le connaître… Notre volume fait place avec Milan, Kundera, à cette ultime combat contre la tyrannie, à ce naufrage encore une fois de la conciliation du communisme soviétique et de la liberté qu’Aragon visait. Qu’il ait perdu son pari ne m’invite à aucune ironie…

Commune : Lire les essais d’Aragon aujourd’hui, c’est sans doute aussi lire une certaine histoire du regard sur la littérature et sur le rôle de l’écrivain. Qu’est-ce que ce volume peut apporter à une génération qui ne lit plus forcément Aragon en tant qu’essayiste ? Est-ce une leçon d’engagement ? Un avertissement sur les dangers de la parole militante ? Ou une redécouverte de la liberté critique, notamment dans ses jugements sur Rimbaud, Stendhal, ou Alfred de Musset ?
Dominique Massonnaud : J’avoue que l’usage du terme sartrien d’« engagement » pour traiter d’Aragon me gêne… Il n’a cessé de refuser ce mot et ce qu’il pouvait impliquer… Pour vous répondre, le travail d’Aragon essayiste est effectivement un geste militant en ce qu’il me semble caractérisé par le fait qu’il a fait paraître en revue et en volume, accessibles pour un grand public, des textes extrêmement documentés qui livraient un état de la recherche, passée et présente, qui invitaient à la lecture d’auteurs français et étrangers, anciens ou contemporains. Hier comme aujourd’hui, ses lecteurs peuvent ainsi découvrir, être surpris, invités à explorer les bibliothèques et les librairies. Si l’on veut situer cette écriture critique, elle s’est faite, selon le mot de Vitez, « élitaire pour tous ».
Olivier Barbarant : L’homme pour Aragon est saisi par l’Histoire, qu’il le veuille ou non. Il n’a pas à s’engager, comme s’il y avait le moindre moyen d’être dégagé. Son itinéraire intellectuel et politique porte avec lui les grandeurs et les catastrophes d’un siècle atroce, où il a tenté, non sans errements, de prendre sa place et ses responsabilités. Avec brio, génie, imprudence, sans s’exempter des drames et crimes de son camp. Il en est de ce point de vue indissociable. Il lui est arrivé d’avoir tort. Il n’est jamais bas. Et toujours, toujours, un immense écrivain.
Entretien réalisé par Victor Laby
Louis Aragon, Essais littéraires, Bibliothèque de la pléiade, 80€
