L'Arbre vengeur — Commune

David Vincent, éditeur : « On se demande chaque année comment on fait pour y arriver »

Éditeurs au travail — David Vincent et Nicolas Étienne, L’Arbre vengeur

Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. David Vincent et Nicolas Étienne ont créé en 2002 les Éditions de L’Arbre vengeur à Bordeaux. À la tête d’un catalogue littéraire particulièrement riche, ils dénichent des pépites oubliées, font revivre des grands textes d’hier et publient aussi des romanciers contemporains, le tout avec cette touche d’humour et d’élégance qui est devenue leur marque de fabrique.


Comment est née l’idée de fonder L’Arbre vengeur en 2002 ? Racontez-nous l’histoire de votre maison d’édition.

Éditeurs au travail — L'Arbre vengeur
David Vincent et Nicolas Étienne, créateurs de L’Arbre vengeur

La maison que nous animons à deux depuis ses débuts est la conséquence d’un petit défi puisqu’il s’est agi, au départ, de bricoler de petits livres cousus à la main afin de voir si nous nous prendrions au jeu sans nous disputer, ce qui est assez fréquent dans les duos. L’un était graphiste, l’autre libraire, bonne complémentarité pour imaginer de petits ouvrages qui seraient des sortes de rencontres de nos goûts communs. Cela a commencé comme une activité plaisante, plutôt nocturne, et puis nous nous sommes volontairement laissé prendre au piège en nous disant qu’il y avait peut-être un catalogue à construire patiemment et sans autre ambition que cet étrange plaisir de faire et de transformer des lectures en ouvrages. Pour la suite, ce sont des rencontres, des paris, des échecs mais surtout notre capacité à continuer à travailler ensemble et à y croire malgré notre incapacité à réussir à nous enrichir en aucune façon.

Le fait d’être installé dans la belle ville de Bordeaux, est-ce un atout ou un inconvénient quand on est une maison d’édition indépendante ? 

Bordeaux est une ville de tradition littéraire et livresque, on le sait d’emblée quand on entend (entendait ?) les habitants se vanter d’être la ville des trois M (Montaigne, Montesquieu, Mauriac) ; les éditeurs y sont nombreux et cela suscite une forme d’émulation ; y est apparu le premier IUT métiers du livre en France (en 1968) qui a formé des générations de libraires et d’éditeurs. C’est une grande ville de province dans tout ce que cela peut avoir de caricatural, mais c’est aussi une terre de liberté et de tolérance traversée par un fleuve qui charrie les eaux de l’océan ; c’est une ville souvent coincée et horriblement bourgeoise et hypocrite, mais qui a toujours laissé la part belle aux indisciplinés et aux rebelles (ce que nous ne sommes ni l’un ni l’autre, sauf quand nous nous énervons).

Pourquoi ce nom à la fois drôle et menaçant, « L’Arbre vengeur » ?

Pour nous éviter à tout prix d’être gagné un jour par cet esprit de sérieux qui est une des plaies modernes et notamment dans ce métier d’éditer où les donneurs de leçons, les pontifiants et les tartuffes ne manquent pas. Et puis cela nous permet d’imaginer des tas d’histoires pour justifier un tel nom…

Éditeurs au travail — L'Arbre vengeur

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de la maison ? Quels sont les fils rouges qui traversent votre catalogue ?

Plus le temps avance, plus il nous semble difficile de définir une ligne qui tiendrait du slogan : notre bon plaisir nous emmène sur des rivages aux reliefs nuancés mais toujours dans l’idée d’un voyage hors du convenu et du banal, aussi loin que possible du conventionnel et du psychologisant, avec un léger soupçon de provocation. Nous pratiquons la politique du léger écart, laissant les routes encombrées aux importantes maisons qui n’aiment pas les détours et foncent dans le sens du courant. Bref, autant que possible, pour reprendre la belle devise de José Corti, Rien de commun…

Votre catalogue est riche de plus de 300 titres. Votre rythme de production est soutenu ! 

Nous avons longtemps été contraints par le manque de temps auquel nous condamnaient nos métiers pour le moins prenants. Un peu délestés de ces charges, nous voilà plus à même de nous occuper de tous ces textes qui ne demandent qu’à revivre même si cela ne concernera qu’une vaillante poignée de curieux. Il y a tant à faire. Quand nous entendons des confrères se plaindre de n’avoir pas grand chose à éditer (sans s’empêcher de sortir des livres dispensables pour occuper le terrain), nous en sommes toujours un peu stupéfaits. La littérature est une mine à ciel ouvert où attendent parfois trop longtemps des œuvres qui ont encore à nous parler. Et puis nous éditons aussi des livres de poche qui demandent moins de travail (même si c’est économiquement assez suicidaire).

Dans ce métier d’éditer, les donneurs de leçons, les pontifiants et les tartuffes ne manquent pas

Vous avez plusieurs collections aux noms évocateurs : L’Alambic, L’Arbuste véhément, L’ivre de caisse… Pouvez-vous nous en dire plus sur leur conception et leur orientation ?

Nous aimons beaucoup imaginer des collections, soit que nous les confions à des personnalités amies qui nous semblent avoir des idées qui nous correspondent (comme L’Alambic d’Eric Dussert qui a compris ce que nous attendions et ce qui nous comblait), soit que nous les inventions nous-mêmes en variant les formats ou les principes, du plus petit comme L’ivre de caisse qui est à l’origine une sorte de boutade en direction des libraires et de leurs livres de caisse, au plus gros avec nos éditions de classiques illustrés et reliés. Cela nous permet aussi de faire des essais dans la fabrication ou le graphisme, de tenter des approches, et surtout, ce qui est le plus important, de continuer à nous amuser.

La réédition de textes oubliés semble être une de vos marques de fabrique. Qu’est-ce qui vous attire dans cette démarche de « résurrection littéraire » ? N’est-ce pas difficile de trouver le public quand on publie des auteurs méconnus ou oubliés ? 

Dès le début nous avons pensé marier rééditions et textes contemporains ou récents, fidèles à l’idée que la littérature ne devrait pas scinder, comme le font trop souvent les gens, le supposé patrimoine avec la nouveauté à laquelle les gens semblent drogués. Certains textes centenaires sont souvent plus pertinents, plus forts, plus denses que bien des textes à peine parus qui tentent désespérément de humer un air du temps qui, par définition, n’est que du vent. En les confondant sous les mêmes couvertures illustrées (avec le souci de ne pas faire du « faux vieux » avec nos livres) nous essayons de les remettre à niveau et de ne pas faire de l’éloignement temporel un motif de refus. On se rend compte que ce n’est pas un facteur qui bloque particulièrement les lecteurs putatifs (enfin pas trop…) qui aiment plus qu’on le croit s’éloigner des sentiers battus. Reste à trouver des livres qui ne sont pas archaïsants ou trop difficiles d’accès. Après, il faut bien avouer qu’on a eu droit à quelques sacrés flops…

Vous publiez également des auteurs d’aujourd’hui — quel privilège de voisiner les grands noms de Léon Bloy, Octave Mirbeau ou Henry James… Comment choisissez-vous les auteurs que vous mettez à l’honneur, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui ?

Nous recevons un nombre de manuscrits dont la quantité ne cesse de nous étonner (si chacune des personnes qui nous envoient des textes achetait quelques uns de nos livres, nous irions bien mieux…) et nous leur appliquons la même « méthode » de lecture : quelle que soit leur époque ou leur sujet, nous touchent-ils, nous amusent-ils, nous surprennent-ils d’une manière qui en fait des titres évidents pour notre catalogue ? Nous sommes particulièrement sensibles à un aspect qui semble devenu le cadet des soucis de beaucoup de ceux qui « écrivent » : l’écriture justement, l’art de trouver les mots, la voix pour narrer une histoire, ce qu’on appelait naguère le style et qui donne l’impression d’être un mot obsolète (plus personne pour vous citer Buffon, c’est dire).

Vous publiez également des traductions. Au vu des coûts (achat des droits, prestation de traduction), sollicitez-vous des aides financières pour y parvenir ? Comment sélectionnez-vous les œuvres étrangères ?

Aucun de nos livres traduits n’a jamais été rentable ! À notre niveau c’est impossible vu le nombre de volumes qu’il faudrait vendre pour rentabiliser les coûts de traduction très élevés. Nous avons donc vraiment diminué la voilure afin de ne pas sombrer en chantant les beautés d’autres langues. Nous sommes désormais beaucoup plus sélectifs et avons dû renoncer à des livres dont nous savions la quasi impossibilité d’en vendre plus de quelques centaines. Le principe du choix reste cependant le même, sauf que pour les textes venus d’ailleurs nous faisons confiance à nos directeurs de collection et traducteurs qui savent bien ce qui nous plaît et flattent nos mauvais penchants.

Parlons économie. Les livres des collections l’Arbuste véhément ou L’ivre de caisse sont très peu chers. Comment faites-vous pour assurer l’équilibre économique de la maison ? La participation aux foires et salons est-elle importante pour vous ?

On se demande chaque année comment on fait pour y arriver, ne disposant pas de collections qui assureraient par leur constance un chiffre d’affaire régulier. Les oscillations sont permanentes avec toujours en ligne de mire cette fameuse loi établie par Diderot sur le livre qui permettra de payer les neuf autres. Nous avons le petit avantage de n’être pas « coincés » sur une niche qui pourrait courir le risque de s’effondrer ou de s’amenuiser, mais nous éditons une littérature assez exigeante (notez la fausse modestie du « assez ») qui n’est pas forcément rentable et notamment en librairie où il est nécessaire d’avoir des titres qui tournent pour tenir ou un long seller qui permet une trésorerie stable et moins soumises aux aléas (c’est bête, nos livres qui marchent le mieux sont aussi les moins chers…) La notion de fonds a littéralement fondu et la plupart des titres cessent d’être actifs au bout de quelques mois, chassés par les suivants. Il y a vingt ans, on trouvait moins de petits éditeurs réhabilitant des titres oubliés, notre place était plus identifiée. Comme éditer ne coûte plus grand chose, ce marché est d’autant plus saturé que les pauvres libraires ne peuvent plus suivre, sollicités en permanence. Alors, et comme il n’y a pas vraiment de règle, nous avançons bille en tête avec cette sorte de conviction et d’enthousiasme un rien naïf qui tient lieu d’étude de marché : si c’est bon, si cela en vaut la peine, les dieux du livre nous souriront. Sinon, nous franchirons le Styx sans remords.
Quant aux salons du livre, lieux dans lesquels il est agréable de jouer au commerçant et de rencontrer directement celles et ceux qui peuvent devenir nos fidèles, nous en ferions volontiers bien plus, mais là, pour le coup, vivre à Bordeaux n’est pas franchement un avantage pour les multiplier.

Vous êtes diffusé par Harmonia Mundi. Comment cela se passe-t-il ? 

Est-il possible de ne pas s’étendre sur un sujet aussi délicat ? On s’en voudrait de se plaindre d’un diffuseur qu’on enrichit peu malgré les quelques soucis que nous avons rencontrés, comme nos autres camarades éditeurs. Il peut aisément se passer de nous, mais nous pas (et il le sait…). La diffusion, c’est le nerf de la guerre, mais parfois c’est un peu le nerf de bœuf et on conçoit comme ça peut faire mal.

Vous tirez à environ combien d’exemplaires et qu’est-ce qu’un office réussi pour vous ?

Nos tirages oscillent entre 1000 et 3000 exemplaires. Nous n’avons aucune espèce d’illusions pour nos mises en place (qui diminuent pas mal ces derniers temps) et ennuyons fort peu notre diffuseur avec cela. C’est l’avantage d’avoir été libraire : rien ne surprend vraiment… Donc un office réussi, on ne sait pas trop ce que c’est : mise en place trop forte est souvent synonyme de retours et donc de pilon ; mise en place trop faible, le livre est invisible…

L’éditeur Patrick Beaune, qui anime la maison de sciences humaines Champ Vallon, nous confiait son désarroi devant les retours, qui conduisent à ce qu’environ un quart des tirages finisse au pilon, même quand le livre se vend bien. Êtes-vous confronté au même sujet ? 

Qui n’est pas confronté à cette situation ? Même les grosses maisons, en grand partie responsables du phénomène en ayant accentué de façon artificielle leurs nouveautés pour faire de la trésorerie à tout prix, n’y échappent pas. Notre souci est que nous voyons certains de nos titres épuisés parce que les retours ont intégralement été pilonnés (ce qui nous est aussi facturé, c’est cela qui est amusant dans l’affaire : nous payons aussi pour le pilon…). Mais comme le dit Patrick Beaune c’est pour l’heure sans solution. Ah si, j’en oublie une : que les gens achètent et lisent plus bien sûr ! (mais bon, ils ont autre chose à faire manifestement)…

La promotion des livres est souvent un défi. Quelles stratégies adoptez-vous pour faire connaître vos publications ?

Le simple fait d’en parler nous épuise… Tout est à refaire à chaque livre, toutes les vieilles techniques sont en voie d’obsolescence et les nouvelles, on n’est pas vraiment armé pour, d’autant qu’elles sont ruineuses. Pour rire on a créé un compte TikTok mais notre humour ne coïncide pas vraiment avec ce ruissellement fascinant et ahurissant d’imbécillités. Bref, on bricole avec de vieux outils dans des proportions qui touchent au pathétique (mais on espère susciter un attachement par la pitié, les gens ont souvent meilleur cœur qu’on l’imagine). Quand nous entendons le mot stratégie, nous nous mettons à trembler comme si nous avions dépassé notre date de péremption sans avoir été prévenus. Il rappelle surtout que le fameux marché est un champ de bataille et que nos pistolets à eau y sont assez peu efficaces (et en plus ils nous mouillent).

Comment percevez-vous l’évolution du paysage éditorial français ces dernières années ? Y a-t-il des tendances qui vous inquiètent ou qui vous enthousiasment ?

Pour bien connaître l’histoire de l’édition (c’est l’avantage aussi quand on passe son temps à arpenter les vieilles bibliothèques), nous savons qu’il y a surtout des phénomènes de cycles avec des retours sporadiques à certaines formes, des emballements qui retombent, des publics qui s’ignorent, des professionnels qui manquent cruellement de recul, des gens sans scrupules (il y en avait tout autant au XIXe siècle mais c’était moins industriel, moins caricatural), des concentrations malheureuses (et qui ne tiendront pas), des idéologies plus que douteuses. Ce qui nous inquiète par dessus tout c’est l’inexorable baisse d’un lectorat qu’on sent de moins en moins exigeant, c’est que le livre est majoritairement perçu comme un loisir et non comme un moyen d’émancipation, de liberté ou de trouble vivifiant, c’est que se vouer à la littérature semble être devenu un luxe ou un égarement alors qu’il s’agit bien d’une très valable raison d’être.

Partagez-vous les constats que font pas mal d’éditeurs sur la chute des ventes de livres ? Est-ce selon vous une conséquence de la montée en puissance des écrans qui grignotent notre temps d’attention ? 

La bêtise rampante semble être devenue de l’imbécillité galopante, et cela nous chagrine fort. La domination des écrans n’est que le symptôme d’un renoncement au nom de la tyrannie du contentement immédiat. Bâtir un catalogue, ce qui veut dire parier sur la durée (et qui est une de nos obsessions) tient désormais de l’utopie ou de l’aveuglement. L’incapacité à se concentrer nous semble devenu le nouveau mal moderne, or la lecture, la vraie, réclame de l’attention. La société du divertissement a engendré une multitude de petits rois incapables de prendre le temps nécessaire à la réflexion. En perdant l’art de la lenteur, nous allons aussi perdre l’art de lire. Mais sinon, tout va bien. Enfin je veux bien le croire (le matin, au réveil).

Quelles sont vos plus belles réussites éditoriales ? 

Notre plus belle réussite éditoriale c’est d’être toujours là après vingt-deux ans et de continuer à y croire de manière assez désarmante sans jamais avoir été taxé de cynisme (de mauvais caractère oui, sans aucun doute, mais quel éditeur n’a pas de caractère ?). Pour le reste, il y a quelques livres que l’on regrette, mais nous sommes assez fiers de tous les autres même si certains se sont vendus à cent exemplaires.

Enfin, si vous deviez recommander un seul livre de votre catalogue (oui l’exercice est difficile !) pour découvrir l’esprit de L’Arbre vengeur, lequel serait-ce et pourquoi ?

La coalition d’Emmanuel Bove, la preuve que le livre le plus déprimant du monde peut aussi être le plus excitant…

Éditeurs au travail — L'Arbre vengeur

Propos recueillis par Maxime Cochard

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