L’anti rentrée littéraire d’Olivier Barbarant #4 : Marguerite Yourcenar

Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Episode 4 : Marguerite Yourcenar.

On ne présente évidemment plus Marguerite Yourcenar. Il semble pourtant que la reconnaissance méritée des Mémoires d’Hadrien et de L’Œuvre au noir, soit les romans les plus massifs, et dans une moindre mesure de la trilogie biographique (Souvenirs pieux, Archives du nord, Quoi ? L’éternité) ait laissé pour nombre d’admirateurs dans l’ombre certains récits brefs, qui sont peut-être le genre classique dans lequel l’immense écrivaine excella tout particulièrement. Le pas mélancolique et rilkéen d’Alexis ou le traité du vain combat, l’éblouissante tragédie intitulée Le coup de grâce, l’épure parfaite d’Un homme obscur offrent à notre automne tardif autant d’occasions de lectures, ou de relectures. 

Mais d’un tel génie rien n’est indifférent. Seul un présupposé, tardif dans l’histoire de la littérature, qui a valorisé un temps (peut-être heureusement révolu) les œuvres d’imagination aux dépens d’autres formes plus réflexives, explique que les écrits de Marguerite Yourcenar soient encore inégalement connus. Construit sur les indications précises de l’autrice, Le tour de la prison a révélé en 1991 de manière posthume le rassemblement de quatorze textes, dont l’un demeure inachevé. Le titre en est emprunté à une réflexion du personnage principal de L’Œuvre au noir, citée en exergue : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir faut au moins le tour de sa prison ? »  Les nombreux voyages que fit Marguerite Yourcenar durant les dernières années de son existence nourrissent une observation et une réflexion sans la moindre concession à l’exotisme, renvoyant toujours de l’exploration du monde à la pensée de soi. On y découvre une ouverture à la culture de l’autre, une sagesse toujours admirablement décalée (qui fait que les idées de Marguerite Yourcenar ne connaissent ni préjugé, ni dogmatisme, et surprennent sur sa gauche comme sur sa droite), mais aussi une fermeté d’analyse, dans une langue d’une admirable netteté. Ainsi de l’observation du Nô japonais :

Comme ce fut le cas à toutes les grandes époques du théâtre, le public sait déjà ce qui s’est passé avant ou se passera après : c’est dans l’acteur, et non dans le texte, qu’est l’élément de suspens. Mais ni les tirades, somme toute rares, ni la dialectique cornélienne ou racinienne du dialogue, ici totalement absentes, ne créent la crise ni ne la dénouent : on n’attend pas l’acteur au tournant d’un grand vers comme on attend le chanteur sur la note la plus haute. Rares, semble-t-il, sont les phrases qui, détachées du contexte, demeurent mémorables, comme celle de Yoshitsune emmenant amicalement le petit empereur du clan vaincu : « Ennemi hier, ami demain ». L’âge et le sexe basculent dans l’imaginaire : Utaemon, qui a soixante-dix ans et qui traîne la jambe, excelle dans cette attitude repliée, toujours vue de trois quarts, qui est essentiellement celle de la femme nippone au théâtre. Séduction par l’effacement : sa démarche glissante, à peine inégale, est une danse. Il lui suffit d’une écharpe flottante, rêveusement renouée ou dénouée, pour évoquer le passé riche et complexe d’une geisha arrivée à l’âge du savant amour. C’est assez d’un rosaire tendu à un guerrier pour indiquer que sa vie se passera désormais dans un monastère. Le viol est signifié par le geste de l’homme qui tire brutalement par un bout le long obi de la femme, et posant le pied sur ce pan de ceinture se fige pour un moment dans une attitude de victoire. Mais le plus beau de ces gestes symboliques est celui de l’épouse ou de l’amante qui accomplit le discret, l’immémorial suicide des femmes nippones et se tranchant la carotide, et s’effondre, n’oubliant pas de sortir par l’échancrure de son kimono l’écharpe rouge qui tient lieu de sang.

Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?

Olivier Barbarant