Boualem Sansal : liberté retrouvée, littérature mise à l’épreuve

C’est avec une joie profonde – et un réel soulagement – que la rédaction de Commune salue la libération de Boualem Sansal. Depuis des mois, son emprisonnement, aux motifs aussi obscurs que changeants, n’a cessé d’interroger. On a vu se superposer les strates d’une affaire où se mêlaient prise de position politique, pressions idéologiques, inquiétudes du pouvoir face à une voix littéraire qui, depuis plus de vingt ans, dérange par sa liberté. Et tandis que Sansal retrouve l’air libre, il reste encore en Algérie un autre otage, Christophe Gleizes, dont le sort rappelle que rien n’est résolu et que rien ne doit être oublié.

Ce qui frappe, toutefois, c’est combien l’affaire Sansal résonne avec un malaise plus vaste. De l’Amérique de Trump et des offensives contre le monde culturel aux différentes tentatives de réécriture édulcorante d’œuvres comme celles de Roald Dahl en Grande-Bretagne, jusqu’aux campagnes d’annulation qui, sous couvert de vertu, visent des dessinateurs comme Bastien Vivès, un même mouvement semble se déployer : celui d’une remise en cause, diffuse mais continue, de la liberté de création. Une volonté de corriger, policer, parfois punir l’art pour le rendre compatible avec l’air du temps. Partout, des œuvres deviennent des terrains de bataille morale. Partout, des créateurs finissent pris entre les étaux de la peur et de la surveillance.

Dans ce climat, lire le dernier roman de Sansal n’allait pas de soi. La tentation existe toujours – surtout après une libération tant attendue – de répondre à l’injustice par l’hommage, au risque de confondre défense d’un écrivain et défense de chacun de ses livres. Commune a fait un autre choix : rendre compte de Vivre. Le compte à rebours avec exigence, sans complaisance ni instrumentalisation. Parce que la liberté pour laquelle nous nous réjouissons aujourd’hui n’a de sens que si elle vaut aussi pour la critique. Et parce qu’offrir un regard honnête, nuancé, parfois sévère, reste à nos yeux le meilleur service que l’on puisse rendre à un écrivain qui n’a jamais demandé qu’une chose : qu’on le lise librement.

Victor Laby, rédacteur en chef de Commune.


Défendre un écrivain, s’indigner devant l’arbitraire de son emprisonnement sont des priorités. Les respecter ne justifie pas un abaissement à l’admiration quand une de ses œuvres déçoit. Ainsi, le roman de Boualem Sansal paru en 2024 agace, dérange, attriste. La multiplication des références scientifiques, philosophiques, culturelles – littéraires et cinématographiques -,  le réquisitoire contre l’hégémonie de la pensée woke, contre les syndicats, les religions, les idéologies, les enseignants et leurs protestations récurrentes, la politique, les média, l’humanité même que les antihéros prétendent vouloir sauver, en partie seulement, font de cette satura un livre amer et triste. Ce Micromégas postmoderne est comme tous les soufflés. Il retombe vite.

« Je le sentais, c’était irrépressible, inévitable, quelque chose d’énorme allait se produire, aujourd’hui même, et changer brutalement le cours de ma vie… Et le cours du monde. L’angoisse qui m’épuisait depuis cette nuit fatidique allait exploser. Ce jour était arrivé. »

Tel est l’incipit du dernier roman que publie l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. Le narrateur, et à travers lui, l’auteur plongent le lecteur in medias res, dans l’urgence d’un instant de la vie du monde qui le fera basculer dans une catastrophe inconnue. Comme le souligne le paratexte, il reste quelques jours à vivre : le titre Vivre, le sous-titre Le compte à rebours, le mystérieux décompte du chapitre 1 intitulé « J – 763 » creusent sous nos yeux une sorte d’abîme. Se pose d’emblée la question du genre narratif. Récit fantastique ? de science-fiction ? dystopie ? fantasy ? Boualem Sansal va se plaire à brouiller les pistes et le caractère ludique du projet est son intérêt majeur. C’est au XIVe siècle littéraire et plus près de nous à Gide qu’il faut emprunter le terme exact : Sansal écrit une sotie, définie comme une farce satirique, proposant une critique bouffonne de la société contemporaine portée par des fous autrement nommés sots.

Le rêve d’un des personnages élus, « appelés » pour échapper à l’issue fatidique qui semble s’annoncer pour l’humanité renvoie explicitement au mythe de Noé et pour nous, sans autre logique qu’une association intertextuelle, à une autre nef médiévale, celle du Bosch de La Nef des Fous (1500) : « […] il a vu un vaisseau de feu surgir de la nuit infinie et dans d’immenses mouvements de panique sauver de l’humanité ce qui pouvait l’être ». Un autre mythe s’impose encore, celui de l’Apocalypse, explicitement assumé. Le commentaire du narrateur prénommé Paolo ne laisse aucun doute sur le registre de sa confession : l’ironie détruit sans coup férir toutes les hypothèses – scientifiques, psychologiques, génétiques, culturelles, métaphysiques… – propres à rationaliser l’épiphanie nocturne d’une révélation de la catastrophe ultime et « d’exode planétaire ». Pourquoi moi ? Pour quoi eux ? Qui sommes-nous pour être ainsi les Appelés ? Qui est la mystérieuse messagère qui visite nuitamment les heureux « followers » ? Comme le préconise le narrateur avec une désinvolture qui dans ces circonstances parait saugrenue : « Motus et bouche cousue ». L’auteur ne nous épargne cependant pas les élucubrations, présentées comme telles, du narrateur et de l’autre élu, Jason, pour comprendre le mystère, ou leurs recherches et « raisonnements » sur l’Infini, l’Univers, l’Espace, l’Humanité, les Nombres propres à éclairer la possible « aventure mystico spatiale » qui se profile. Le registre toujours badin ou prosaïque contraste avec le discours pseudo scientifique. Un exemple entre cent autres des réflexions de notre narrateur fustigeant ici la pusillanimité intellectuelle de ses collègues : « C’en était déjà assez avec la COVID chinoise, la terreur islamique, les zizanies arabes, les bombes russes, les menaces atomiques irano-nord-coréennes, le béatisme des wokistes. Nous sommes comme ça à l’université, on rejette ce qu’on ne comprend pas, on rit de ce qui nous dépasse, on refuse ce qui vient des bénévoles, on crache sur les leçons libres non homologuées ». Ailleurs, le narrateur semble moins inquiet : « C’était rassurant, notre université n’était pas que woke et baveuse. »

Un troisième élu, Samuel, communique son témoignage : il a lui aussi vécu l’expérience nocturne d’une révélation éclairée, empruntant images et sensations à bien des films ou des romans tels À la croisée des mondes de Philip Pullman. Aucun de ces Appelés n’échappe à la critique de l’auteur : présentés comme des hurluberlus, ils explorent les pistes d’un jeu, sorte d’un space game mental d’un intérêt très limité pour le lecteur. Samuel est ainsi féru de « sorties de survie », diffusées sur sa « chaîne You Tube, qui compte trois cent vingt mille abonnés et qui est sponsorisée par un centre de recherche ». La référence dans le récit aux Dupont et Dupond et à l’ami Tintin évoque une autre confrérie fraternelle, celle de Bouvard et Pécuchet, passionnés éphémères d’une pseudo science vulgarisée et véhiculant des poncifs, forcément éculés comme aurait pu dire Flaubert dans son Dictionnaire des Idées reçues. L’auteur n’est pas dupe des banalités recensées ; il en fait son miel pour mieux pourfendre cette encyclopédie pour les Nuls et notre propension paresseuse à en faire notre nectar culturel. Mais peut-on longtemps s’intéresser à pareil catalogue oiseux ? Dénonçant les impostures en tous genres, Sansal a parfois la verve inventive. Ainsi de Samuel, devenu prophète en son pays se révélant à la foule de néo-convertis : « Quand Samuel apparaissait sur son nuage (ils le voyaient ainsi lévitant, tel Jésus marchant sur les eaux de la mer de Galilée, alors qu’il portait des échasses de berger en fibre de verre transparent, grâce à quoi il marchait dans la caillasse sans risque pour ses chevilles), ils le saluaient en entrant en eux-mêmes […] ». Voilà au sens propre une mise en scène iconoclaste. 

Une fois contactés avec un succès inégal les soi-disant élus « messagers du J – 780 », il faut mettre en place des règles pour choisir ceux des humains que l’on va sauver et la logistique appropriée. Ces deux préoccupations structurent la seconde partie du récit. La même désinvolture que les plus indulgents nommeront ironie prévaut. On consulte à tout va, chacun dans son cercle, les autorités philosophiques, religieuses, scientifiques, technologiques pour assurer aux passagers de cette nouvelle arche de Noé vivres et loisirs. Un chapitre est consacré à ces rencontres avec les plus hautes autorités et le récit se mue en jeu de massacre. Un « ami et collègue » du narrateur, professant « en fac de philoblabla » fait l’objet d’une caricature, portrait à charge d’un intellectuel qui ne pense pas. L’expert en catastrophes planétaires se voit déjugé par le succès de ses conférences qui « avaient toujours un parfum woke irrésistible ». Les religieux – un imam, un rabbin, un curé, un bonze – s’avèrent à tour de rôle et à la fois confits et confinés dans leurs dévotes convictions et leur intolérance. Disqualifiés. Comme dans The Celebrity Apprentice, l’émission où s’est illustré Donal Trump de 2008 à 2015 ! Cette référence est absente du roman, mais on devine que l’auteur ne la désavouerait pas. « Aujourd’hui, j’ai la haine vorace », avoue le narrateur. L’affirmation vaut pour Sansal. Et ce sentiment imprègne la totalité du roman. Une semblable détestation – où d’aucuns verront la digne expression de l’inquiétude devant les maux de notre siècle – voue aux gémonies un humanisme présenté comme frelaté.  

Nos héros envisagent le rassemblement des foules attirées par l’imminence de la catastrophe finale. L’hystérie guette : « – C’est Rencontres du troisième type, on est en plein délire à la Spielberg. /- Je dirais Sacré Graal des Monty Python, on est plus haut dans le fantastique, non ? / Comment cela va-t-il se terminer, sur un happy end glamour avec l’Entité sur son vaisseau Star Trek ou dans l’asile des fous avec les Chevaliers de la Table ronde à la sauce anglaise ? » S’il fallait choisir une seule citation, cette fin de chapitre au cœur du livre (p. 111 sur 234) obtiendrait la palme. Le tohubohu des références culturelles, le flux tourbillonnant des récits passés et présents, le refus de la hiérarchie des genres et des niveaux de langues, le déploiement amusé, voire hilare, des hypothèses liées à une fin du monde, la surenchère des personnages dialoguant, le patchwork ludique de l’énumération permettent d’associer Vivre. Le compte à rebours au courant intellectuel subversif du post-modernisme. Le lecteur est en droit de ne pas y adhérer. 

Mais la question essentielle est celle du choix des « candidats au départ », que dans un entretien l’auteur résume ainsi : « « Qui doivent-ils sélectionner pour échapper à l’apocalypse qui menace la planète ? Doit-on abandonner ceux qui sont différents de nous ? ». Une citation donne une idée des critères : « Supprimer les vauriens n’est pas renier notre résolution de neutralité dans la sélection, c’est faire les bons ajustements pour constituer des échantillons représentatifs sérieux, garants d’une société harmonieuse stable ». On va supposer que cette position relève de l’humour noir, tout comme sa suite logique : « Ce sera l’occasion d’un grand ménage de printemps. L’idée est de partir l’esprit libre et le cœur léger, au bout est le grand saut dans les merveilles infinies de l’Univers ». [Ponctuation vérifiée]. 

Le récit dans la seconde partie s’emballe. Restent quelques semaines avant l’échéance fatidique. À qui faire confiance ? « Les Appelés eux-mêmes font dans la manœuvre, la subversion, le trafic d’icônes, la magie et quelque autre malversation ». La parodie vire à la farce et la farce au canular. L’épisode de la statue de la Madonna delle Lacrime de Syracuse, dérobée sous injonction papale par un conseiller municipal pour qu’elle puisse embarquer dans la nef salvatrice et cachée à cette fin sous le lit pontifical participe de cette veine burlesque comme la prise de conscience brutale de l’absence d’Internet dans le vaisseau. Et à J – 30 « la vision arriva ». Reliés par télépathie à l’Entité, les Appelés, réconciliés dans l’harmonie, se voient dotés d’une mémoire prodigieuse et d’une augmentation significative de leur tour de tête. La parodie de la SF se gonfle jusqu’à l’éclatement loufoque. Le commun des mortels, les gens qui ne sont rien, subissent des guerres et l’on songe au Docteur Folamour de Stanley Kubrick dont le sous-titre pourrait servir d’épigraphe à l’épisode : « comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe ». Laissons au lecteur le soin de suivre les dernières péripéties de cette nouvelle Odyssée de l’espace. Mais révélons l’état de nos héros béats : « Nous avions cette impression d’être dans un placenta vivant, dans le ventre de notre mère, et goulûment de nous abreuver de sa lumière laiteuse ». Sansal ose tout, même le ridicule. 

Constatons la hardiesse du romancier à suivre son scénario dans toutes ses implications jusqu’à l’ouverture finale digne des films cultes de la SF. Créditons-le d’une faculté à mêler les cultures, les genres, les registres.  Reconnaissons-lui une forme de gouaille, inégalement efficiente cependant. Mais constatons un échec. La déconstruction de la fiction par l’ironie, si elle tient ses promesses dans les limites d’un conte, d’une fable ou d’une parabole, ne tient pas la distance sur un récit de plus de deux cents pages. Elle mine l’adhésion que le lecteur peut avoir à suivre un narrateur, courant d’hypothèses en supputations, tour à tour réfutées. Comme si le récit creusait lui-même sous les pas de son parcours les leurres et les pièges dans lesquels in fine il s’engloutit. 

S’inspirant des contes voltairiens dont il voudrait capter le ton satirique et la veine parabolique, le récit de Boualem Sansal multiplie les imprécations, accumule les réquisitoires, sature le fil des événements de références tous azimuts, de l’ange Gabriel à Steven Spielberg ou James Cameron. Loin de l’ironie subtile de son lointain prédécesseur, les railleries deviennent l’expression d’une amertume, voire d’une rancœur. Déplorant « l’état effroyable de notre monde, le niveau de nos folies et la force de nos rancœurs », il vitupère, il fustige, il lamine. Rejetant l’idée même – l’idéal – du bonheur pour tous, il condamne l’espoir et l’esprit de combat. Peut-on sauver l’humanité de ses turpitudes, de ses errements, de ses illusions ? Tel semble le sujet du roman de Boualem Sansal. La réponse à la question s’avère désespérante.

Jean Jordy