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  • Cecilia, « Ch’io mi scordi di te ? » (« Moi, t’oublier ? »)

    Cecilia, « Ch’io mi scordi di te ? » (« Moi, t’oublier ? »)

    Pour sa première chronique musicale dans Commune, Jean Jordy évoque le tout récent concert Vivaldi-Haendel donné à Toulouse par l’immense Cecilia Bartoli.

    En concert le 25 novembre à la Philharmonie de Paris dans le Sesto de La Clémence de Titus de Mozart, en tournée pour des récitals à Paris, Madrid, Valence, Barcelone, Vienne, Berlin, Stockholm, arpentant les scènes pour chanter Le Barbier, la Cenerentola, ou Alcina, directrice de l’Opéra de Monte-Carlo, enrichissant son impressionnante discographie de nouveaux enregistrements, parcourant les bibliothèques à la recherche de manuscrits oubliés, Cecilia Bartoli est partout, pour notre plus grand bonheur. Alors pourquoi à l’issue d’un florilège d’airs d’opéras baroques, ce tendre appel et à qui adressé : « Non ti scordar di me » ? (« Ne m’oublie pas ») ?

    À la fin du récital donné à Toulouse à la Halle aux Grains le 7 novembre dans la série justement nommée Les Grands Interprètes, Cecilia Bartoli s’excuse presque de rompre la cohérence du concert Vivaldi-Haendel pour chanter : « Non ti scordar di me ». La mélancolique rengaine d’Ernesto de Curtis, musique d’un film italien des années 1930, les plus grand(e)s l’ont entonnée, de Beniamino Gigli à Pavarotti et Domingo, de Renata Tebaldi à Kiri Te Kanawa. Bis commode, romance mièvre, cette scie musicale associe le départ des hirondelles à celui de l’être aimé. Rien qui puisse bouleverser. Pourquoi la cantatrice adulée éprouve-t-elle le besoin d’offrir le cadeau de cette supplique à un public captivé par un récital d’une telle intensité, d’une aussi parfaite unité ?

    Le programme associait Vivaldi et Haendel, deux des compositeurs que la star a le plus et le mieux servis. Son album Vivaldi en 1999 connut un immense succès critique et public. Celui intitulé Opera prohibita consacré à Haendel conjuguait le talent de la mezzo-soprano et la direction fiévreuse de Marc Minkowski. Ce soir, l’Orchestre des Musiciens du Prince-Monaco, tonique, riche de saveurs, accompagne une anthologie baroque d’eau la plus pure.

    Le premier air « Quell’augellin che canta » extrait de La Salvia du vénitien conquiert d’emblée : il pépie, il pétille, il brille de mille éclats. Cette tonalité première, primesautière, cède la place au sublime de « Sovente il sole risplende in cielo » dans Andromeda liberata, vision extatique d’une nature où l’on veut se fondre. L’Air de Farnace dans l’opéra du même nom « Gelido in ogni Vena » fait vibrer devant nous un héros angoissé dont les aveux répétés « M’ingombra di terror » saisissent le cœur et la Bartoli comme hallucinée confirme la puissance dramatique de ses incarnations. Mais point ou peu de pyrotechnies, de staccati effrénés, de vocalises virtuoses dont elle avait naguère le secret. Les Haendel confirment la propension à jouer plus sur les couleurs, le legato, le tragique avec par exemple un « Lascia la spina cogli la rosa » chanté sur le souffle, dans un tempo très étiré ou un air de Giulio Cesare apaisé.

    Bartoli, éclatante et subtile musicienne, a une conscience aigüe de l’évolution de sa voix, de ses possibilités intactes, de ses limites latentes et du répertoire qu’elle peut exploiter sans jamais rien sacrifier de la beauté, de la technique, de l’émotion, de l’engagement toujours généreux. Ce qu’elle propose désormais est plus beau peut-être, plus pur, plus intègre encore qu’il y a dix ans. Même si le dernier air du concert et le second bis rappellent le brio de ses prouesses vocales, rayonne moins d’éclat, moins de rire aussi, moins d’héroïsme ravageur, sourd plus de gravité. Selon les mots du poète, « Je célèbre la voix mêlée de couleur grise / Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu/ Comme si au-delà de toute forme pure/Tremblât un autre chant et le seul absolu » (Yves Bonnefoy, À la voix de Kathleen Ferrier).

    Dès lors, pourquoi ce bis galvaudé ? Pourquoi rompre la probité du concert, sa structure même, en y mêlant De Curtis ? Si la voix mordorée de Bartoli sublime cette chanson sentimentale, c’est pour exprimer sa crainte de nous perdre et sa passion de nous. Par un touchant renversement d’énonciation, se crée une nouvelle connivence entre la chanteuse et son public, l’aveu d’un amour partagé depuis des lustres et indéfectible, comme un écho de Barbara et de « Ma plus belle histoire d’amour ». Cette alarme pudique et détournée n’appelle qu’une seule réponse, Madame. Je l’emprunte à Mozart, à un air de concert admirable que vous avez souvent chanté : « « Ch’io mi scordi di te ? ». Moi, nous, vous oublier ? Jamais.

    Jean Jordy

    Photo credit: David Yerga on Visualhunt

  • Le travail : 5 concepts marxiens pour y voir plus clair

    Le travail : 5 concepts marxiens pour y voir plus clair

    Entre Fabien Roussel qui défend le droit universel au travail et Sandrine Rousseau qui revendique le droit à la paresse, le travail est toujours le débat central à gauche. Revenons à Marx pour y voir plus clair.

    Au palmarès des généralités, la mise en relation du travail et de l’essence humaine occupe une place éminente. Que les humains soient condamnés pour survivre à cette activité contre nature, à cette violence infligée autant à la nature qu’à eux-mêmes, voilà un lieu commun décliné de multiples façons depuis la nuit des temps. Toute une culture populaire l’exprime, à travers notamment des chants qui rythment à l’origine les différentes phases de l’effort, sa dureté mais plus encore sa monotonie, son caractère interminable et en définitive son manque de sens. A l’aube des temps contemporains, Simone Weil soulignait cette « finalité renvoyée comme une balle : travailler pour manger, manger pour travailler ».

    Nécessaire et aliénant, aliénant mais nécessaire, cette représentation simpliste et appauvrissante imprègne l’imaginaire collectif, principalement chez  ceux qui ont peu ou pas du tout l’expérience de ce qu’est réellement le travail, qui ne se sont pas confrontés à la réalité actuelle des forces productives et en préjugent d’après des représentations anciennes, voire archaïques. Les idéologies patronales et paternalistes qui prétendent promouvoir la « valeur travail » s’appuient sur ces représentations : il faudrait accepter avec lucidité que ce n’est pas la faute du patron si la terre est dure et que la matière résiste à nos désirs. Les rapports sociaux seraient ainsi fondés en nature. Une intuition profonde de Hegel, puis tout l’apport de Marx, nous ont donné les moyens de penser le travail d’une manière autrement plus dialectique et de ce fait plus proche de sa réalité. Pour Marx et la pensée issue de lui, le travail n’est pas un objet simple mais un tout différencié, pensable selon un dispositif de cinq concepts essentiels articulés entre eux.

    Dans les Manuscrits de 44, le jeune Marx, déjà en pleine possession de sa verve, écrit que « plus l’ouvrier forme, plus il se déforme… la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère… le travail, c’est l’homme vidé de sa substance humaine» » : formules brillantes, fameuses, mais unilatérales.  Marx ne tardera pas à abandonner cette approche sommaire et encore romantique pour donner son plein contenu à la Tätigkeit.

    1 – TATIGKEIT (le « faire »)

    Marx (Capital L.1 ch.5) prend ses distances par rapport à une détermination purement physique ou biologique du travail ; celui-ci ne se réduit pas à l’effort physique. Et il n’est plus conçu comme une perte d’humanité, mais tout à l’inverse comme une matrice potentielle de développement. « Sous une forme qui appartient spécifiquement à l’homme », il est un « procès », activité médiatisée en vue d’une fin, organisée en phases successives. Par là-même, l’être humain qui travaille passe d’une temporalité biologique à une temporalité historique. Le processus laborieux n’est pas une adaptation de celui qui travaille à quelque chose d’extérieur, il est au contraire l’adaptation par celui qui travaille de ce donné naturel extérieur à des besoins humains : « Le monde de l’homme, c’est l’homme. Le temps n’est plus subi, il est investi et intensifié. Cette intensification humaine du temps, rappel su passé dans le présent, appel du futur dans ce même présent, mise en tension d’une image idéelle et d’un produit réel, c’est la naissance d’un processus historique. Historicité qui ne pourra aller qu’en se complexifiant avec les rapports sociaux et les premières divisions du travail.

    2 – VERLITTLUNG (Médiation)

    Le faire humain se distingue de l’agir animal par sa non-spontanéité et son caractère social. Par la double médiation de l’outil et du signe, les êtres humains étendent immensément leurs pouvoirs sur l’espace et le temps, sur la nature extérieure et sur leur nature interne. L’outil démultiplie les possibilités physiques du corps. Il crée aussi une réserve : la boîte à outils est déjà une culture. D’ailleurs l’outil, c’est aussi le panier, qui rassemble des objets n’ayant en commun que de devoir être transportés ensemble : on est déjà sur la voie du concept, qui réunit en abstrayant, sur la voie aussi du récit (vider son sac !)  Le signe quant à lui est une médiation non seulement entre les êtres humains, permettant la communication et la mémoire sociale, mais aussi, comme le montre  Vygorski,  une médiation interne à l’individu, indispensable à l’élaboration des fonctions psychiques supérieures : mémoire volontaire, attention, imagination.

    3 – VERGEGENSTANDLICHTUNG (objectivation)

    Le faire médiatisé techniquement et socialement produit de façon cumulative un monde humain objectif de plus en plus dense. « Passé un certain stade, le travail ne saurait se passer de moyens déjà travaillés » (Capital I ch.5): le monde humain n’est pas une sédimentation mais un produit, qui comprend non seulement du matériel, mais  de l’immatériel : savoirs, histoires, méthodes, projets, bilans, extérieurs aux individus et constituant le patrimoine social du genre humain.

    4- ANEIGNUNG (appropriation)

    Les produits de ce « faire » médiatisé, objets matériels et plus encore productions immatérielles, constituent pour chaque individu humain un monde au départ totalement étranger. Alors que le jeune Marx des Manuscrits de 44 considérait cette appropriation comme impossible, Marx dans sa maturité la présente comme une tâche ardue mais réalisable. Tel est l’enjeu du processus éducatif, qui est lui aussi un travail : travail de l’éducateur et travail de celui qui apprend. Travail où se constitue la personnalité dans ce qu’elle a de plus spécifique.

    5- ENTFREMDUNG (aliénation)

    Dans une société de classe, l’appropriation de ce monde objectif et intersubjectif produit par le « faire » social humain, est entravée, réduite au minimum (savoir minimum).  Le monde humain apparaît à ceux-là mêmes qui le créent comme quelque chose d’étranger. La faute n’en incombe pas, comme le croyait le jeune Marx, à une aliénation individuelle du travailleur dans le travail, mais au capitalisme, qui sépare radicalement les travailleurs des moyens de production et donc de la production elle-même, les condamnant en tant que classe à une existence mutilée.  Le travail est ramené par le capital à la production optimale en échange d’un salaire réglé sur la consommation de marchandises. La marchandise finit par devenir un signe qu’on exhibe. Le travail qui se cristallise en elle n’est plus connu ni reconnu. Et c’est ce mécanisme de l’aliénation qui engendre les représentations noires et appauvrissantes du travail. L’aliénation est le drame humain fondamental.

    Pour conclure, on peut dire que la pensée marxienne, avec les développements que lui donne notamment Vygotski, se révèle plus que jamais en mesure de nous donner des clés pour comprendre, au-delà des aspects purement économiques, les aspects civilisationnels de la crise de sens que vit notre société. Loin de revendiquer on ne sait quel « droit à la paresse » (le pamphlet éponyme de Paul Lafargue, gendre de Marx, n’a pas et ne prétend pas avoir de valeur théorique), ceux et celles qui sont dans la production, la conception, la distribution, la formation etc., veulent travailler mieux et plus efficacement.  Le capitalisme financiarisé et mondialisé ne connait que l’aspect quantitatif du travail, incapable de reconnaître le « faire » humain dans ce qu’il a de plus essentiel. C’est une limite majeure, qui appelle le mouvement social à faire prévaloir d’autres logiques.

    Jean-Michel Galano

  • Tribune : Non Aymeric Caron, la corrida ne doit pas être interdite

    Tribune : Non Aymeric Caron, la corrida ne doit pas être interdite

    Le philosophe Jean-Michel Galano revient sur le débat qui agite l’Assemblée nationale à propos de la proposition de loi du député LFI Aymeric Caron pour l’interdiction de la corrida.

    À l’Assemblée Nationale, chaque groupe d’opposition dispose d’une « niche » lui permettant de mettre à l’ordre du jour, à intervalles trop espacés, une proposition de loi. Ce sont des occasions précieuses, à ne pas gâcher.

    On ne peut dès lors qu’être perplexe de voir un groupe de la Nupes, LFI en l’occurrence, proposer une loi visant à interdire la corrida et, plus largement, « les courses de taureaux ».

    Alors que dans l’actualité, les questions brûlantes s’accumulent, du prix de l’énergie à la réforme des retraites, de la montée du racisme aux menaces de guerre, la représentation nationale avait peut-être mieux à faire que de se livrer à des discussions byzantines dont le seul effet aura été de rallumer de vieilles divisions.

    À moins que ce ne soit le but recherché ?

    Car enfin, si l’on est sensible, et il faut l’être, à la question de la souffrance animale, on se doit de la poser dans son ensemble, et l’élargir à celle de la condition animale : les abattoirs, l’élevage en batterie, le saccage de la ressource dans les fonds marins, les atteintes irrémédiables à la biodiversité, qui concernent aussi les espèces végétales…

    Or ce sont les logiques de marché, et non pas les prélèvements faits par les chasseurs, les pêcheurs et les promeneurs qui mettent en péril l’environnement. Ce sont les transnationales de l’élevage intensif, de la pêche industrielle, de l’alimentation standardisée. Et les véritables comportements de prédation, ce sont ceux de ces sociétés organisatrices de safaris  au Kenya et de séjours dans les chasses privées au Maroc où, moyennant un droit d’entrée exorbitant, on a le droit de tuer tous les animaux qu’on veut.

    Oui, la corrida est une tradition culturelle, localisée, fascinante, qui met en jeu de façon subtile et tragique le rapport de l’être humain à l’animalité, au risque et à la mort. Il y a certainement davantage de barbarie sur certains terrains de foot que dans les arènes de Madrid ou de Séville.

    Mais derrière la diversion que représente cette discussion totalement théorique, il est permis de voir se profiler un projet de normalisation culturelle.

    Le projet de loi mettait en cause, au-delà de la corrida, « les courses de taureaux », donc, on peut le supposer, les « ferias » landaises. À partir de là, on peut mettre en cause tous les événements où des animaux sont donnés en spectacle : combats de coqs, dressage hippique, et pourquoi pas le cirque et le zoo ?

    Ce que ce débat confirme, c’est la convergence entre une certaine écologie punitive, adversaire de la viande, de la chasse, des rassemblements festifs, et du libéralisme le plus austère. Il faudrait que nous soyons tous pareils, interchangeables, aseptisés, sans possibilité de communion ni même de partage. Il n’est pas étonnant que la pudibonderie fasse depuis quelques années un retour en force.

    Et comme par hasard, ces prêcheurs de frugalité et de méfiance ne disent jamais le moindre mot contre ces fléaux que sont l’alcool et la drogue, dont ils réclament souvent la libéralisation. À croire que ce qu’ils veulent, c’est une société où l’on ne rit plus, où l’on ne s’aime plus, mais où l’on « plane ».

    Nul n’est obligé d’aimer la corrida, comme l’ont aimée par exemple Montherlant, Bataille, Almodovar. La question est ailleurs : notre rapport à l’animal est divers, et il est partie prenante de la vie culturelle sur laquelle il est extrêmement dangereux que l’Etat impose une quelconque férule. L’Etat a pour responsabilité de garantir aux citoyens le droit de vivre ensemble. Pas forcément dans l’harmonie, mais en tout cas dans le pluralisme et en paix. Il a manifestement un peu de mal à s’acquitter de cette tâche actuellement. Raison de plus pour que les parlementaires qui se recommandent de la gauche utilisent leurs « niches » à bon escient.

    Jean-Michel Galano

  • Real Life, Un premier roman d’apprentissage intense et politique

    Real Life, Un premier roman d’apprentissage intense et politique

    Après des recueils de nouvelles non traduits en français, Brandon Taylor, jeune écrivain trentenaire, offre aux lecteurs français son premier roman, Real Life.

    Le point de vue narratif est celui de Wallace, alter ego de l’auteur, jeune homme noir et gay comme lui, et comme lui originaire de l’Alabama. Le cadre est une fin d’été et un week-end de rentrée universitaire dans le très huppé campus du Midwest américain, au bord d’un lac, où il est, comme l’était l’auteur, doctorant en biochimie.

    Il est le seul Noir dans son groupe d’amis ; mais pas le seul gay, un autre étudiant formant avec un financier un parfait couple WASP. Même si ledit financier donne des coups de canif dans le contrat en traînant sur Grindr.

    Real Life, 304 pages
    21.90€

    Ainsi Taylor pose-t-il les bases du classique Campus Novel, avec en fond la question noire et la question gay ; James Baldwin, évoqué à juste titre sur la quatrième de couverture, n’est donc pas bien loin. À une différence près, et de taille : le racisme qu’il nous donne à observer est bien plus sournois que la haine brutale des milieux conservateurs dépeinte par son aîné. En effet, si l’on devine que les personnages de Real Life votent démocrate – et plutôt Sanders que Biden –, qu’ils sont inclusifs et LGBT friendly, tous lui rappellent d’une manière ou d’une autre qui il est et d’où il vient. Voire où il aurait peut-être dû rester. À commencer par sa directrice de thèse, qui sans chercher à connaître sa version des faits, donne foi aux accusations de misogynie d’une autre doctorante et l’invite, en toute bienveillance bien sûr, à se demander s’il tient vraiment à rester dans son laboratoire de recherche. Mais aussi le « financier-gay-en-couple-officiellement-monogame-mais-pas-tant-que-ça » qui le renvoie à son célibat, donc à son isolement, donc à une certaine incapacité à s’intégrer. Et pour finir par Miller, son amant blanc et jusqu’alors hétérosexuel (blanc, il l’est demeuré) qui ne sait pas recevoir le récit que lui livre Wallace de son enfance sudiste et miséreuse.

    Dans ce premier roman très politique dont la sortie a été saluée par la critique, Taylor réserve à l’intersectionnalité le sort qu’elle mérite : si femmes blanches et les gays blancs sont en pointe sur leur combat féministe et LGBT, un doctorant Noir transfuge de classe ne rentre définitivement pas dans leur équation.

    Brandon Taylor, Real Life, Éditions La Croisée, 304 pages 21.90€

  • À propos d’Octave Mirbeau

    À propos d’Octave Mirbeau

    Portrait de l’écrivain Octave Mirbeau, intellectuel critique, pourfendeur invétéré des injustices et mécène des arts.

    Ce juste était passionnément injuste. Il l’était sans mesure, généreusement. Etait-ce bien la justice qu’il entendait servir ? Trop spontané pour accepter la contrainte d’un dogme préétabli, il ne pouvait répondre qu’à l’appel de son cœur, et non à celui d’un mythe. Quelle méfiance il avait des idées générales auxquelles il reprochait d’être « trop générales » !
    On a cent fois souligné les contradictions de ce velléitaire. Belle trouvaille! Ces contradictions, il n’avait guère le souci de les dissimuler, encore moins de s’en excuser. Cynique? Nullement. Il s’acceptait, très naturellement et avec la plus authentique naïveté. Naïf bien plus que cynique. Il se disait sceptique, sans illusions, revenu de tout. Mais ses colères, ses haines même, n’étaient que la conséquence d’une illusion, perpétuellement renouvelée par une indestructible candeur. Il affichait volontiers une certaine misanthropie, voire un certain dégoût
    des hommes, mais quand il croisait un homme, il était tout disposé à lui prêter toutes les vertus et une sorte de grandeur miraculeuse. Ses amis, son jardinier, le quémandeur dont il avait, le jour même, reçu la visite, son épicier ou le peintre qu’il venait de dénicher étaient des êtres d’exception et, par quelque côté, extra-ordinaires. S’illusionnait-il? Peut-être au contraire savait-il découvrir la particularité de chacun, le trésor caché au fond de tout homme. Un beau jour, il trouvait une paille dans l’acier et affirmait alors que l’acier n’était que pâte de guimauve.
    Sa déception n’était pas raisonnable? Bien sûr! Elle était touchante. Il la niait, assurait qu’il professait pour l’humanité un mépris le mettant à l’abri de tout désenchantement. Il n’est, après tout, pas impossible qu’il ait méprisé l’humanité — ce qui, à vrai dire (et il le savait bien), n’a sans doute pas grand sens et n’engage à rien — mais il était bien trop sensible pour juger indigne de sa sympathie ou de sa pitié l’homme que le hasard mettait à ses côtés. Il le découvrait, et avec quel enthousiasme il s’émerveillait de sa découverte !
    Naïf. Dupe. Dupe de lui-même, de sa candeur plus encore que de la trahison du faux ami, dont il ne savait pas que « ce qu’il aimait en lui, c’était sa propre ivresse». On a peint un Mirbeau toujours furieux : il avait, comme dit l’autre, la fureur d’aimer.
    Naïveté, candeur, c’est ce dont était faite son indignation. Elle était celle d’un homme qui ne se peut résigner à rester coi devant la turpitude, qui ne peut consentir à la bassesse dont il ne cessa, bien qu’il n’ait jamais voulu l’avouer, de s’étonner.

    Octave Mirbeau

    Rappelez-vous dans les Affaires, avec quelle fierté Isidore Léchât se vante d’avoir supprimé tous les oiseaux de son parc. On lui en montre un : « Ali! le salaud! », s’écrie Léchât. Mirbeau fut fort surpris que la réplique ne portât guère. Personne n’avait compris que, pour l’auteur, traiter un oiseau de salaud, c’était l’indice d’une ignominie incroyable. En mettant une telle apostrophe dans la bouche d’un goujat, Mirbeau avait cru faire œuvre de caricaturiste, aller ou delà de toute vraisemblance, mais un Léchât sera toujours bien moins monstrueux aux yeux des habitués des répétitions générales qu’il ne l’était aux yeux de Mirbeau. Le public ne comprit pas que Mirbeau avait voulu — en faisant commettre à son héros une sorte de sacrilège —une fois de plus le braver.
    La bravade. Ce fut une des formes de son impétuosité. Concourt note dans son Journal le souvenir qu’avait gardé quelque noble dame du « petit affronteur » qu’elle avait connu enfant : La conduite du petit Mirbeau, le fils de l’humble et obscur médecin de campagne, ne devait pas être, pour les nobliaux de Remalard, plus incompréhensible que ne le furent plus tard pour le Tout-Paris les sautes d’humeur, les cris de révolte, les gestes désordonnés et rageurs du rouspéteur, du grognon, du mauvais coucheur, de l’éternel protestataire qui répandait la ter
    reur, une comique et paradoxale terreur.
    On imagine aisément les remontrances adressées au pelit affronteur par les gens sensés : « Es-tu devenu fou? Qu’est-ce qui te prend? Ils ne t’ont rien fait, ces d’Andlau. Pourquoi essayes-tu de les embêter en t’exposant à te faire écraser par eux ? Tu seras bien avancé quand leur calèche t’aura passé sur le corps!… On ne sait jamais ce que tu veux… Tu n’es jamais content… »
    Et Mirbeau continua à n’ètre jamais content, à se jeter inutilement sous les pieds des chevaux pour, au risque de recevoir un bon coup de sabot ou un coup de fouet (comme celui que se vantait de lui avoir donné la belle amie de Goncourt) embêter les honnêtes personnes qui se prélassent en voiture sans penser a mal, sans penser à rien. «Petit affronteur», ont répété tous les d’Andlau. Ils ont ignoré la tendresse, la généreuse et militante bonté de ce timide qui, à l’inverse de certains exhibitionnistes de la vertu qu’il avait en horreur, cachait pudiquement
    sa sensibilité sous les éclats de sa colère. Ardent, vomissant les tièdes, aimant la fièvre et le combat, maniant les balances de la justice à la façon d’une fronde, il était soudain sans force, dompté, désarmé devant un visage ami. C’est ce qu’il a magnifiquement dit lui-même dans une Page dont le caractère de confession et de sincérité fait un des plus authentiques documents qui aient été écrits sur la vérité de l’homme.

    J’en veux citer quelques passages :


    II y a des hommes ainsi faits, que je n’ai pas la force de leur résister, que l’idcc même ne m’en viendrait pas… Qu’on rie, si l’on veut, de mon esclavage; c’est pour moi le seul aspect du bonheur. Mais c’est trop peu dire que je ne résiste pas à ceux gui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler, ni parler devant eux… Qu’un homme, au contraire, m’impatiente on qu’une femme prétentieuse et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris aussitôt d’une envie furieuse de les contredire, et même de les injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont les plus chères, je m’aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne me contredis pas : je les contredis. Je ne leur mens pas : je m’évertue à les faire mentir… Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j’aurais — pauvre de moi! — du génie.
    Au lieu qu’un sourire qui me réduit ne m’inspire pas un mot et mes yeux — que des yeux ennemis font étinceler — se baissent devant un regard dont ils aiment les lucidités et la douceur.
    Alors, je demeure silencieux… je me sens stupide. C’est ma façon de m’abandonner… Combien d’attentes j’ai dû décevoir!
    Combien, souvent, j’ai dû paraître sot! Ce sont, pourtant, sans aucun doute, les moments où j’ai le mieux compris ce que je pouvais comprendre, et mon silence n’était que l’hébétude de l’intelligence satisfaite. Mes chers amis…, mes charmantes amies… tous mes bien aimés, vous tous qui vous êtes, hélas ! détachés de moi, vous surtout dont je me suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés vous êtes responsables… et, je puis bien vous le dire, de combien de larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré la belle source de tendresse qu’il y avait en moi.

    Cette confidence n’est-elle pas émouvante ? Chaque mot de cet aveu a une force telle que tous les traits que je pourrais ajouter à ce hâtif crayon ne seraient plus qu’inutiles surcharges.
    J’ai cependant sous les yeux un autre document (celui-ci encore inconnu) qui me paraît bien révélateur à la fois de la gentillesse de Mirbeau et de la torture — toujours tenue secrète— que fit endurer à ce grand cœur généreux certains travers de la compagne que Mirbeau ne cessa pas de tendrement aimer. Je ne publie aujourd’hui cette lettre qu’avec la certitude que sa divulgation ne peut plus peiner personne. Elle fut adressée par Mirbeau en 1891 au brave, à l’admirable père Tanguy, le marchand de couleurs qui mourut dans la misère pour avoir, toute sa vie durant, servi avec courage, avec le plus parfait dés intéressement la cause d’autres pauvres, les grands maîtres alors inconnus et stupidement raillés — de l’impressionisme, ceux que leur humble, enthousiaste et si peu exigeant fournisseur appelait respectueusement « ces messieurs ».

    Voici les lettres :

    Mon cher monsieur Tanguy. — Je vous prie d’aller, avec la lettre ci-jointe, chez M. Georges Charpentier, éditeur, 11, rue de Grenelle. Vous toucherez là six cents francs. Dès que vous aurez reçu l’argent, vous m’enverrez, avec des cadres blancs bien soignés, les Iris et les Soleils. Vous paierez le port, et ce qui restera des cent francs supplémentaires, je vous prie de les garder pour vous. C’est une commission qui vous est bien due, et que je suis heureux de vous offrir. Je vous recommande les cadres blancs; qu’ils soient jolis !
    Maintenant, le jour où vous remettrez le colis au chemin de fer, je vous prie de m’écrire la lettre suivante. C’est très important pour moi. Et ceci est tout à fait entre nous…

    Octave Mirbeau.

    Mon cher monsieur Mirbeau,
    Vous recevrez aujourd’hui, deux toiles de Vincent que vous avez admirées chez moi. On me charge de vous les envoyer, en remerciement des articles que vous avez faits, en faveur du peintre de talent, incompris et malheureux. Recevez, mon cher monsieur Mirbeau, l’assurance de mes sentiments très affectionnés.


    Tanguy.

    Voici l’adresse : Monsieur Octave Mirbeau,
    Pont-de-l’Arche (Eure).
    Il est bien entendu que vous ne m’écrivez que cette lettre. A mon prochain voyage, j’irai vous voir et nous causerons. Je vous serre bien cordialement la main.

    Octave Mirbeau.

    Qu’est-ce qui obligeait donc Mirbeau a réclamer la complicité du bon Tanguy pour ourdir le petit complot dévoile par la lettre que j’ai entre les mains? La maladive, l’invraisemblable avarice de madame Mirbeau à qui jamais il n’eut osé avouer qu’il n’avait pu résister à la tentation d’échanger quelques billets de cent francs contre deux des plus admirables tableaux de ce Vincent Van Gogh dont l’âpre et tumultueux génie l’avait transporté d’enthousiasme. Sans doute madame Mirbeau (si compréhensive cependant, et si dévouée) eut-elle crié à la folie, tout au moins eut-elle exigé un marchandage auquel se fut assurément refusé son mari qui, tout au contraire, s’offrit en cachette le plaisir supplémentaire de payer les toiles un prix légèrement supérieur à la demande du bon vendeur.

    Vincent Van Gogh, Les Tournesols.

    Ceci laisse entrevoir le calvaire que gravit, de longues années durant, l’auteur du Calvaire et que le supplice fut pour lui le continuel spectacle, chez l’être qui lui était le plus cher, du vice qui lui était le plus odieux. Pauvre bougre de grand artiste douloureux, tendre et rageur !…

    Francis Jourdain

    Commune n°43

  • Aldous Huxley, défenseur de l’intelligence

    Aldous Huxley, défenseur de l’intelligence

    Dans un article pour Commune, l’écrivain René Lalou, spécialiste de la littérature anglaise, donne à voir l’humanisme et l’antifascisme de l’auteur du Meilleur des Mondes.

    Croisière d’Hiver est le huitième des ouvrages d’Aldous Huxley actuellement traduits dans notre langue. La traduction, en 1928, de Faune de Crowe (de tous ses livres celui où Huxley se montre le plus proche d’Anatole France) avait passé à peu près inaperçue. Deux ans plus tard, Contrepoint, magistrale fresque de l’Angleterre contemporaine, révélait au public français un écrivain européen. Depuis lors, la renommée d’Aldous Huxley n’a plus cessé de grandir chez nous. Pareille gloire pourtant ne va pas sans quelque confusion. La virtuosité intellectuelle d’Huxley l’a fait parfois considérer comme un dilettante – erreur qu’a favorisée le titre fort inexact de Tour du monde d’un sceptique sous lequel fut publiée la traduction de son Festing Pilate. D’autre part, son amitié pour D. H. Lawrence, qu’il a dépeint dans Contrepoint avec une cordiale sympathie sous le nom de Mark Rampion, a pu donner au lecteur français l’impression d’une étroite solidarité entre les deux écrivains. Dans ses romans, en effet, la véritable personnalité d’Aldous Huxley ne se peut retrouver que par une série de recoupements qui risquent souvent d’être arbitraires.

    Pour le connaître avec certitude, il faut lire ses essais et les récits de voyages dans lesquels, sans personnage interposé, lui-même s’engage tout entier. Voyez, par exemple, ce qu’il écrit, dans Croisière d’Hiver, sur les possibilités d’une union entre les vertus primitives et les vertus civilisées : « Il se peut qu’il soit impossible d’industrialiser et de civiliser partiellement des primitifs. Mais introduire un élément salutaire de primitivisme dans notre mode de vie civilisée et industrialisée — cela, je le crois, on peut le faire ». Dès que l’on a lu ces phrases d’Huxley, on comprend le dessein qu’il poursuivait en composant la satirique anticipation intitulée Le Meilleur des Mondes : lorsqu’il raillait le fordisme intégral, il n’entendait pas glorifier l’état de pure nature; son Sauvage gavait par cœur les œuvres de Shakespeare; ainsi armé, il revendiquait les droits de l’humanité que méprisait une société entièrement standardisée. De même, lorsque l’auteur de Croisière d’Hiver déclare que la théorie marxiste lui paraît insuffisante pour expliquer certains phénomènes, c’est parce qu’il redoute qu’elle tienne compte seulement des facteurs économiques. A tous les historiens il adresse le même reproche : « Les fondements de l’existence humaine — la physiologie et la psychologie— sont partout passés sous silence ». Il est certain que pour caractériser la philosophie d’Aldous Huxley, nous devons parler de relativisme. Mais à la condition d’ajouter aussitôt qu’il s’agit là d’un relativisme très affirmatif, voire belliqueux, lorsque sont mises en danger les valeurs essentielles sur lesquelles notre culture est fondée.

    Jamais, cependant, Huxley ne prendra le ton dogmatique. Si vous n’y cherchez que le plaisir d’un dépaysement, vous le trouverez complet dans cette Croisière d’Hiver, récit d’un voyage de 1933 en Amérique centrale. Et vous serez enchantés d’avoir eu cette occasion de visiter le Honduras, le Guatémala et le Mexique avec un guide sensible à toutes les sortes de pittoresque et fort prompt à sourire lorsqu’il lui advient quelque mésaventure. Mais votre amusement s’accroîtra d’une plus durable jouissance si vous vous intéressez à la vie des idées, si vous acceptez qu’une croisière de vacances vous apporte de précieux enseignements.

    A maintes reprises, Huxley nous rappelle la fameuse expérience des chiens de Pavlov dont les réactions « ont expliqué bien des caractéristiques jusqu’alors inexplicables des humains ». Il tient qu’en matière d’anthropologie aussi les phénomènes simples aident à comprendre les phénomènes plus complexes. Alors cette conclusion s’impose à lui que « l’Amérique centrale, qui est tout bonnement une Europe en miniature et avec le couvercle soulevé, est le laboratoire idéal pour étudier la manière dont se conduisent les grandes Puissances ».

    Or, l’ennemi que notre observateur rencontre partout, c’est le nationalisme : les règlements grotesques auxquels se heurte le voyageur sont dictés par le nationalisme, tout comme les conflits sanglants que lui rapportent les historiens. Si l’auteur de Croisière d’Hiver dénonce obstinément les méfaits du nationalisme, ce n’est pas en philosophe qui prétend démontrer une thèse; son rôle est celui de l’analyste qui s’exerce sur des données concrètes.

    Voilà pourquoi « le Guatémala de 1840 lui paraît avoir étonnamment ressemblé à l’Allemagne de 1933 ». Comme le moraliste français Alain, Huxley est convaincu que les guerres (guerres nationales ou guerres civiles) naissent très rarement des intérêts qui s’accommoderaient d’une transaction; presque toutes les guerres sont causées par les passions qui, elles, « ne transigent jamais ». S’ils pouvaient garder leur sang-froid, les capitalistes eux-mêmes trouveraient à la paix plus d’avantages qu’à la guerre, mais l’expérience a prouvé que « les exploiteurs sont, tout autant que les exploités, esclaves des passions que réveille le nationalisme ». Huxley n’hésitera donc point à prononcer cette condamnation finale : « Le nationalisme est la philosophie qui justifie la haine non nécessaire et artificielle ».

    Il ne suffit pas, en effet, de dire que les hommes sont mûs par leurs passions; il faut répéter que ces passions peuvent être artificiellement entretenues par une idéologie barbare. Quel sera le plus redoutable adversaire de l’idéologie nationaliste? Évidemment, ce sera l’intelligence. Car seule la pensée consciente peut dissiper les prestiges des idoles nationalistes ou racistes, et montrer que leur culte transforme le besoin naturel d’émotions en une haine artificielle. La critique du nationalisme chez Huxley s’accompagne donc très logiquement d’un hommage à l’intelligence.

    L’exemple le plus significatif de cette double attitude est la position que prend Huxley en face de l’Allemagne hitlérienne : « Le mouvement nazi, écrit-il, est une rébellion contre la civilisation occidentale. Afin de consolider cette rébellion, ses chefs font de leur mieux pour transformer la société allemande moderne à l’image d’une tribu primitive ». On ne s’étonnera pas qu’Aldous Huxley, lorsqu’il recherche quels sont les responsables d’une telle mentalité, mette en accusation les deux penseurs français qui fournirent aux nazis les deux principes de leur philosophie : « Gobineau porte la responsabilité de cette doctrine de la supériorité de la race, utilisée par les nazis comme un aphrodisiaque pour éveiller la haine contre les compatriotes mêmes de Gobineau. Et c’est Bergson qui mena la désastreuse attaque des intellectuels contre l’intellect et prépara ainsi le chemin à la paranoïa systématisée de Hitler ».

    D’aucuns objecteront qu’il est injuste de reprocher à des maîtres les conséquences que des disciples enivrés ont tirées de leurs doctrines. Huxley, pourtant, n’a pas tort de marquer si vigoureusement que toute trahison envers l’intelligence renferme une semence de haine qui doit produire, tôt ou tard, des fruits empoisonnés.

    Aldous Huxley en 1954.

    La plus séduisante des tentations pour cet intellectualiste fut probablement l’envie de répondre aux généreux appels de Lawrence, champion d’un lyrique naturisme. Huxley a cependant résisté parce qu’il a senti, sur le plan de l’art comme sur celui de la vie, la faiblesse de l’évangile lawrencien. Relisant, au Mexique, le Serpent à plumes, la splendeur de cette épopée ne l’empêche pas d’y relever un « échec artistique » dans lequel il voit « la preuve d’un certain manque de conviction intérieur ». Avec son génie de visionnaire, Lawrence, en effet, a triché : ce qu’il nous conviait à jeter par-dessus bord, il le gardait malgré lui dans sa pensée; même ses personnages fictifs n’atteignent point à ce dépouillement qu’il prêchait. Aldous Huxley demeure trop lucide pour vouloir jouer sur les deux tableaux : « Quand l’homme est devenu un être intellectuel et spirituel, il a payé ses privilèges nouveaux d’un trésor d’intuition, de spontanéité émotive, de sensualité encore innocente de toute vanité consciente de soi». Croire que nous puissions renoncer à ces privilèges nouveaux pour obtenir la restitution de l’ancien trésor, ce serait nourrir un espoir chimérique. « Il faut nous contenter de payer, et de continuer indéfiniment à payer, le prix irréductible des marchandises que nous avons choisies » : la dernière phrase de Croisière d’Hiver rappelle cette modeste vérité.

    Modeste et néanmoins essentielle, car elle autorise la foi en un progrès humain. Du moment que leur « marchandise choisie » n’est pas l’instinct aveugle, mais l’intelligence consciente, les êtres vraiment civilisés sauront clairement discerner ce qu’il leur est possible d’emprunter à leurs voisins primitifs, à ceux dont Rousseau et Lawrence nous ont chanté les vertus. Car au jugement d’Huxley, tout n’était point faux dans ces idéalisations passionnées du « bon Sauvage ». La civilisation industrielle menace de nous changer tous en spécialistes. Au contraire, le primitif est contraint « d’être global, d’être un homme complet »

    Méditant sur ces deux images contrastées, Aldous Huxley en tire une leçon qu’il proclame d’importance vitale et qu’il formule en ces termes : « Le problème consiste à créer par évolution une société qui conservera la totalité ou la plupart des avantages matériels et intellectuels résultant de la spécialisation, tout en permettant à ses membres de mener avec plénitude une existence d’êtres humains généralisés ». Depuis le temps où Thomas More inventait l’île d’Utopie, bien des écrivains anglais nous ont proposé leur idéal de société harmonieuse; pour s’adresser à la raison autant qu’à l’imagination, la vision qu’évoque Aldous Huxley n’est pas la moins émouvante de ces anticipations. Ayant défini avec cette sobre précision les conditions sociales qui permettront à chaque individu de posséder et d’accroître son héritage humain, Huxley n’a pas besoin de recourir aux douteux prestiges de l’art oratoire pour prouver que la justice, à laquelle tant de cœurs aspirent, est aussi, est d’abord une des exigences de l’esprit.

    René Lalou

    Commune n°23

  • Avec Pacifiction, Albert Serra magnifie Benoît Magimel

    Avec Pacifiction, Albert Serra magnifie Benoît Magimel

    Pour son huitième long-métrage, Albert Serra redonne vie à l’ambiance suave et lascive qui avait fait la force de son dernier film Liberté. Dans le décor naturel de Tahiti en Polynésie française, Benoît Magimel incarne De Roller, un étrange fonctionnaire omnipotent persuadé d’être dupe d’une mission militaire sur son île organisée par l’État français.

    De Roller est tout à la fois magnifique et puant, tout-puissant et vulnérable, à la manière du personnage Kaspar Almayer de Conrad. 

    Le tour de force réalisé ici par Serra est d’embarquer le spectateur dans la psychose du personnage tout en donnant au film des allures de documentaire politique (on pense ici au Président, documentaire sur Georges Frêche réalisé par Yves Jeuland). 

    Le tout se révèle excellent grâce, notamment au jeu d’acteur de Benoît Magimel qui tient ici le plus beau rôle de sa carrière. La force naturaliste du jeu de l’ensemble des personnages — faut-il parler d’acteurs ? — donne au film quelque chose de révolutionnaire. 

  • Les enfants endormis, une histoire intime et scientifique du VIH

    Les enfants endormis, une histoire intime et scientifique du VIH

    Avec Les enfants endormis, Anthony Passeron nous donne un roman sombre et touchant sur l’épidémie du sida. Une réussite.

    Ce livre, écrit par un jeune enseignant, se situe délibérément sur deux plans différents, une différence qui en fournit le ressort dramatique, celle qui oppose la « grande histoire », celle de la recherche médicale sur l’identification du virus du Sida, et celle, intimiste et bouleversante, vouée à basculer dans l’oubli et l’anonymat, d’une famille qui l’a vécue au jour le jour. Deux histoires qui évoluent en sens contraire, l’une vers une victoire laborieusement acquise, l’autre vers la perte irréparable et la ruine de toute une vision du monde. Le seul point de rencontre entre ces deux histoires, c’est le courage, la ténacité et malgré tout l’optimisme des personnes confrontées à un mal inimaginable, et les regrets a posteriori de l’avoir sous-estimé, mal identifié, pas vu venir.

    Le livre est organisé en brefs chapitres où les deux histoires alternent. On y trouvera une synthèse très claire des travaux de recherche et de leurs aléas. On y verra comment même une structure sociale et familiale aussi solide que celle qu’on peut trouver dans un  petit village de l’arrière-pays niçois se disloque et finit par exploser, faute d’avoir su voir un malaise générationnel qui avança longtemps à bas bruit, jusqu’à ce que sa manifestation devienne irrécusable, réveillant, mais bien tard, les « enfants endormis ».

    Un livre très sombre, mais aussi très informatif, dans lequel l’auteur s’acquitte sans complaisance mais toujours avec pudeur d’un devoir de mémoire.

    Jean-Michel Galano

    Les enfants endormis, Anthony Passeron, Éditions du Globe. 288 pages. 20 €

  • La mort de Jack London

    La mort de Jack London

    Commune republie une série d’articles consacrés à la vie de Jack London sous forme de cinq souvenirs consignés dans notre revue par son ami, le militant Edmondo Peluso, en 1934. Cinquième épisode.

    Avec le Talon de Fer, Jack London atteignit le point culminant de sa carrière et de sa puissance littéraires. Le souffle révolutionnaire l’inspira, mais dès que l’écho de 1905 s’éloigna, son talent littéraire s’affaiblit aussi. La nouvelle direction qu’il donna à sa vie contribua à sa chute. Il se remaria.

    La discussion et le jugement collectif du cercle intime fut remplacé par le tête à tête avec sa nouvelle femme. Ses amis se dispersèrent. Il se fit toujours plus rare à la section socialiste. Il s’isola et bientôt commença à souffrir de cet isolement. Plus sa popularité et sa gloire d’écrivain s’accroissaient, et avec elles ses formidables honoraires, plus aussi devenait menaçant le plus grave des dangers pour un écrivain : la stérilité.

    La stérilité qui amena l’écroulement intellectuel de cet homme jusqu’alors si fécond fut aussi la cause principale de sa disparition prématurée.

    Je me suis souvent demandé à qui ou à quoi il fallait imputer la ruine intellectuelle et physique de ce jeune écrivain au cerveau si lucide, à la musculature si puissante.

    Jack London en 1904

    Pour moi, il n’y a aucun doute, Jack London fut victime du milieu capitaliste. En s’élevant rapidement grâce à son talent et à la faveur de ses écrits devenus très populaires, il devint la proie d’avides hommes d’affaires. La bourgeoisie américaine, en la personne de l’éditeur de Jack London, avait fait de lui en quelque sorte un artisan qu’elle exploitait. En un peu plus de dix ans d’activité littéraire, elle lui fit rendre des millions de profit, dessécha sa flamme d’écrivain révolutionnaire, endigua son élan, et le fit dévier de sa voie. Ses dernières œuvres en sont un témoignage convaincant.

    Une part de la responsabilité tombe sur Jack lui-même : il avait poussé trop loin son amour pour l’isolement, et il avait fini par perdre ainsi tout contact avec la masse prolétarienne. Car, en somme, ce n’est pas du fin fond de cette Californie enchanteresse, où la nature comme les hommes semblaient alors vivre dans une paix éternelle, qu’il pouvait puiser par l’effet de son imagination, les sujets de la lutte implacable des classes. Il ne pouvait trouver l’inspiration révolutionnaire qu’au milieu des foules industrielles de l’Est : à New-York, à Chicago, à Pittsburgh, où la guerre sociale atteignait le paroxysme de la sauvagerie. C’est là qu’il eût retrouvé un décuplement de son énergie et de nouvelles armes pour une œuvre féconde. Mais cette juste compréhension du rôle de l’écrivain révolutionnaire lui échappa, dans le tête à tête avec sa nouvelle femme, Charmion, représentant typique de la petite-bourgeoisie américaine, Jack finit par s’enliser définitivement. Sa flamme créatrice qui avait brillé comme un météore, s’éteignit dans une brève trajectoire. L’emploi d’excitants de toute sorte, au lieu d’aviver son esprit, l’éteignit plus rapidement, et son corps d’athlète, aux muscles d’acier, s’affaissa lui aussi à l’âge de quarante ans.

    Edmondo Peluso

  • Grandeur et décadence d’une certaine écologie

    Grandeur et décadence d’une certaine écologie

    Les revendications écologistes et environnementales sont apparues sur la scène politique au début des années 70.  Largement issues du mouvement de mai et juin 68, elles étaient à la fois parallèles et distinctes des combats de la gauche : elles attiraient à juste titre l’attention sur la préservation de l’environnement en France et dans le monde, dénonçaient la course aux armements, l’habitat insalubre, l’insécurité au travail, mais aussi le racisme, le paternalisme à l’école et le patriarcat dans les familles.

    Il s’agissait d’un courant d’idées généreuses, plutôt libertaires que véritablement progressistes, sans organisation politique ni leadership, présente surtout dans une certaine presse influente dans la jeunesse lycéenne et étudiante : Charlie, Charlie hebdo, Actuel etc.  Ces magasines faisaient de l’éducation populaire. Je me souviens de BD ridiculisant les « dragueurs lourds » et les comportements machistes, dénonçant férocement le racisme, instruisant le procès d’une société du fric, du toc et du gaspillage. Tout cela dit par des jeunes pour des jeunes, crûment, avec drôlerie et aux antipodes de toute langue de bois.

    Un des aspects et non des moindres de cette « éducation populaire » qui ne disait pas son nom, c’était son attachement au patrimoine culturel, indissociable des autres revendications. Le  bétonnage de nos côtes, la déforestation,  la construction de grands ensembles sans âme éveillait la colère. Une anecdote me semble hautement significative : quand les halles de Paris furent déménagées à Rungis, Charlie Hebdo fut partie prenante du mouvement qui sauva de la destruction l’un au moins des « Pavillons Baltard », démonté puis remonté dans le bois de Vincennes. Le ministre de l’intérieur Raymond Marcellin ayant cru bon d’ironiser sur « ces admirateurs de la Commune de Paris qui défendent le style Napoléon III » s’attira de la part de Cavanna la réplique suivante : « S’il en était besoin, nous défendrions à Poitiers l’église Sainte Radegonde, art roman, sans être pour autant suppôts du Pape ».

    Telle était à cette époque la mouvance écologiste : distante à l’égard des partis politiques, jalouse de son indépendance, mais pleinement engagée dans les combats sociétaux. Et on peut la créditer d’avoir été utile à la formation de toute une génération de citoyens.

    « Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? », interroge le poète… Il est presque trop facile de montrer le contraste entre la forte aspiration de toute une jeunesse et, au-delà, de toute une société il y a un demi-siècle et ce qu’elle est devenue de nos jours. Non pas que les revendications écologistes aient perdu de leur raison d’être, bien au contraire. Mais, récupérées par les forces du capital, mises au service d’une politique de désindustrialisation, retravaillées dans le sens de l’individualisme, confisquées par des ambitions personnelles, elles ont été affreusement dévoyées. Je soulignerai simplement trois aspects de cette dérive, d’ailleurs imbriqués.

    – L’irrationalisme : Jets de divers liquides sur des tableaux, dégradation de fresques et autres actions soi-disant « symboliques », qui viennent s’ajouter aux moqueries sur les « délires de petits blancs qui pleurent sur des morceaux de bois » entendues après l’incendie de Notre-Dame. Sans parler de l’appel à la censure des manuels scolaires, à la reprise en main des contenus d’enseignement, aux attaques contre les mathématiques, etc. L’irrationalisme s’en prend à la fois aux héritages culturels, à la science et au droit : que de tentatives pour substituer le lynchage à la justice, le préjugé à la preuve ! Désormais l’extrême-droite n’est plus la seule à prétendre régenter la culture, la mémoire et les comportements. Mais qui à part elle en tire bénéfice ?

    – Le catastrophisme : on va dans le mur, on va tous mourir, les avancées technologiques nous éloignent de plus en plus de la nature, l’humanité est empoisonnée, il n’y a ni futur ni espoir, la démocratie n’est qu’un leurre, la science mène à la pollution et à la destruction des espèces. Etc. Cette conception absolument négatrice de toute possibilité de progrès, cette persuasion que l’histoire est terminée, a surtout l’avantage de donner à celles et ceux qui la développent le statut de prophètes, ce qui nous ramène aux temps troublés qui précédèrent le christianisme, ou encore aux terreurs de l’an Mil… Il n’est pas étonnant que ce manque de confiance dans l’humanité aille de pair avec la tentative de réhabilitation des jeteurs de sorts et de la magie…

    – La tentation autoritaire : Seule une élite auto-proclamée possède la vérité sur ces questions. Elle n’a ni le temps ni la volonté de la faire connaître par le biais d’un débat mettant en jeu de la rationalité, des arguments et de la logique. Il s’agit de l’imposer par des actes spectaculaires propres à frapper l’imagination, actes susceptibles d’être relayés par les médias et les réseaux sociaux. Le spectacle substitué à la délibération,  la magie de la punchline  et de l’image en lieu et place d’argumentation, le prêchi-prêcha des illuminés érigé en dogme irrécusable, voilà où nous en sommes rendus.

    L’histoire heureusement n’est pas finie. De toutes parts s’expriment  des aspirations à de nouveaux rapports sociaux, à une croissance plus qualitative et surtout à des formes de pensée et de création nouvelles. La jeune génération ne laissera pas longtemps les communicants et les « influenceurs » parler en son nom. Comme le disait Diderot, « rira bien qui rira le dernier ».

    Jean-Michel Galano